Le septième mois? Aie…

(versão brasileira)

Et on commence à se demander si ce n’est déjà assez. Parce que, oui, je sais que le dernier trimestre est extrêmement important pour que la petite gagne du poids, développe ses poumons et devienne belle, en bonne santé et toute prête à naître. Mas la question qui me tracasse c’est: où est-ce qu’il y aura de la place pour plus de bébé dans ce corps limité et pour encore deux mois? Le ventre a grandi dans tous les sens, les muscles semblent être dans leur extension maximale, tout semble aller dans la direction d’une explosion imminente. Tu sais, c’est comme dans ces jeux d’enfant où tu dois gonfler le ballon jusqu’à qu’il explose et il y a un moment où il te semble qu’il n’y a plus de place et le ballon gonfle, gonfle, et devient fin, très fin, presque transparent et… boum! Voilà… Et puisque dans cette quête pour avoir de la place chaque millimètre doit être optimisé, la petite a cru que c’était bien de loger ses petits jolis pieds sous mes cotes. Ce qui veut dire chatouiller mes cotes, donner des coups de doigts dans mes côtes, des étirements sous mes côtes, des coups de pieds dans mes côtes… au secours! Bref, moi qui n’avais jamais compris à quoi ça sert les côtes, maintenant j’ai pigé: elles sont le barreau d’exercice pour les bébés dans le ventre.

Et tous les organes qui se logeaient confortablement dans cet espace? Et ben, ma théorie c’est que maintenant ils s’accumulent tous dans l’espace entre mon sternum et ma gorge. L’estomac, par exemple, il est allé se loger dans ma gorge, j’en suis convaincue. Il suffit de manger quoi que ce soit d’infiniment petit telle qu’une cacahuète pour qu’il donne des signes de vie, là, dans ma gorge, où tout se bloque et reste pendant des heures, et des heures, et des heures… Et comment concilier la faim avec cette boule de ton estomac dont tu sais qu’elle va revenir tout simplement parce que maintenant il habite dans ta gorge avec tes amygdales, ton coeur, tes poumons, tes reins, ton pancréas, ton foie… Tous là coincés comme des sardines dans le bus de fin de journée.

Et la petite sous tes côtes. Et tu ne vois plus rien en dessous de ton ventre. Et tes pieds sont devenus des êtres distants comme des aliens, comme l’E.T avec qui tu as du mal à établir contact. « E.T. phone home ». Rentrez, rentrez à la maison mes petits pieds, venez vers maman car il y a des ongles qui doivent être coupées. Voilà, au delà de comprendre la véritable fonction des côtes, j’ai aussi renouvelé mon amour pour la manucure.

Heureusement que pendant le septième mois on s’amuse à ranger la chambre et les affaires du bébé, en jouant la décoratrice, l’architecte, le peintre, la « personal stylist », la femme de ménage. Cela doit être le moyen de tout avancer pour essayer d’anticiper le temps et pour croire que c’est pour bientôt. Le temps, ah, ce monsieur qui se dévoile dans toute sa complexité quand on est enceinte, passant si vite et si lentement qu’on devient fou. Einstein devait être une femme enceinte quand il a inventé la théorie de la relativité.

Et toute la curiosité? Son visage, c’est comment? Est-ce qu’elle a le nez de maman ou de papa? Et ses petites mains? Et ses petits pieds, ces gredins que je vais beaucoup mordiller après sa naissance, histoire de me venger du mal provoqué à mes côtes? Et ses cheveux? Est-ce qu’elle en aura beaucoup? Et ses yeux? Voici une demie heure de rêveries, de rêves et de tentatives d’anticiper le temps et de cerner le futur qui est jusque là, les pieds sous mes côtes et deux mois de plus. Ce futur qui a un prénom, un nom, une place, une chambre, un berceau, des vêtements, des couches, un ciseau pour couper les ongles, un aspirateur de nez… Et l’amour, un amour venu de partout et de tellement de monde qu’elle n’imagine même pas.

Reste un peu plus dans le ventre, bébé. Prenons soin de ce petit poumon pour que tu respires bien cet air frais d’ici dehors. Et, s’il te plait, ne gâche pas tout le travail que maman et papa ont eu en devenant une fille qui fume, ok? Aie…

La fête des mères

Mère et enfant - Pierre-Auguste Renoir - 1892
Mère et enfant – Pierre-Auguste Renoir – 1892

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Non, je n’aime pas ces dates festives. Je les trouve bêtes. Et si c’est histoire de recevoir  un cadeau, j’ai déjà eu le mien pour cette année, il est encore dans son emballage et il est valable pour Noel, pour mon anniversaire, pour la fête des mères et pour toutes les fêtes du monde. C’est énorme. Beaucoup mieux que ce commerce de dates qui t’oblige à déclarer ton amour un jour spécifique, d’une manière stéréotypée, risible, au travers de bricoles pour la maison ou pour la cuisine, de matériel électroménager… voici ce que le monde cliché conçoit comme traduction de la maternité. Notre amour est comme de la braise, d’accord, essaie de me faire cadeau d’un batteur, d’un mixeur et tu verras de quel bois je me chauffe…

Le souci c’est que la mère femme au foyer, la mère moderne (voici l’adjectif pour la mère qui travaille… quoi?) la mère sportive, la mère ceci, la mère cela… tout mène vers la conclusion que la femme se réalise en devenant mère. Et seulement en le devenant. Sinon, on ne voit pas des célébrations pour la fête de la mère qui travaille, la fête de la mère qui pratique des exercices, la fête de la mère intellectuelle, la fête de la mère artiste. La fête des mères, c’est une seule journée par an. Parce qu’on sait que tous les autres, pour l’immense majorité d’entre nous, restent très loin de cet artifice rose que nous donne l’illusion de cette date festive.

Bref, nous avons gagné seulement un jour de fête ainsi que l’équivalence entre femme et mère. Nous ne pouvons fêter que d’une seule manière. Nous avons un seul chemin à suivre. Une femme sans enfants serait une femme incomplète, malheureuse, amère, seule, sans grâce. Mais qu’est-ce que ça veut dire? Qu’un enfant complète une femme. Le pauvre, il est condamné, même avant sa naissance, à remplir tout ce qui manque  à cette autre personne si sympathique, douce et amoureuse. Il ne vient que commencer et il est déjà endetté. Et à mesure qu’elle te donne tout sans rien demander en retour, cela veut tout simplement dire que tu es déjà tellement piégé au point de devoir culpabiliser pour toute ton existence si tu n’arrives pas à être le fils parfait, amoureux et plein de gratitude qu’elle souhaite. En fin de compte, c’est le minimum que tu puisses faire, non? Figures-toi si jamais tu te rebelles, si tu n’aimes pas vivre collé, si tu ne veux pas être l’extension de l’autre, si tu souhaites l’indépendance? Aie, aie, aie…

Peut être qu’on peut comprendre qu’une chose mène à l’autre, que cette voracité et cette violence que les mères portent à l’égard de leurs enfants… que cet excès d’expectatives, que toutes ces demandes, que cette pression démesurée et sans critique puissent être les résultats d’une haine, d’un ressentiment, le résultat de la violence qu’elles ont subies à mesure qu’elles se sont senties obligées à suivre le bétail humain et à devenir mères. C’est comme une vengeance qui s’exerce sur l’autre pour tout ce qu’elle même aura éprouvé. Elle a été opprimée, elle opprime. Elle a été obligée, elle oblige. Elle a été demandée, elle demande. Et ainsi elle participe de la propagation et de la perpétuation de cette façon sans critique de vivre, où tout le monde est victime des circonstances et des obligations sociales sans que personne ne soit responsable de quoi que ce soit. Ne serait-ce mieux se poser la question de ce que nous souhaitons et de prendre le contrôle sur notre propre vie dans ses aspects qui nous appartiennent?

Pourquoi ne pas se poser la question: est-ce que je veux être mère? Qu’est-ce que je veux avec se souhait? Pourquoi ne pas se poser une question à propos de son désir et l’assumer? Pourquoi ne pas se responsabiliser par son choix, surtout dans une situation où il aura des conséquences pour une autre personne que soi-même?

Je lis pas mal sur l’humanisation de l’accouchement en ce moment. Surtout dans un pays comme le Brésil, où être mère a été totalement enfermé dans un acte médical et dans des conduites techniques qui enlèvent à la femme son rôle actif par rapport à la grossesse, à l’accouchement et même à la maternité, compte tenu que tout ça reste dans les mains d’un autre qui décide à sa place. La femme devenue objet, sans pouvoir de décision. Et pour remettre ça en question, ainsi que pour essayer de réassigner le rôle de sujet de cette femme face à sa grossesse et à son accouchement plusieurs voix se lèvent, dans et hors l’internet. Heureusement.

Mais j’aimerais penser qu’avec cette discussion de l’humanisation de la grossesse et de l’accouchement nous pourrions en reprendre une autre, celle d’une maternité humanisée, qui rendrait possible à la femme être le sujet de son choix de devenir ou ne pas devenir mère. Sans clichés, sans obligation, sans oppression ni violence vis-à-vis de ce que chacune veux inventer comme chemin pour sa vie. Être mère comme une possibilité entre autres, tout un univers de possibilités ouvertes et dignes d’être respectées. A fin qu’être mère puisse être un choix et pas le résultat d’un manque de projet de vie. Pour que la femme puisse être sujet avant même de tomber enceinte et d’accoucher. Et pour que les enfants ne subissent pas les conséquences de son manque d’option.

Bonne fête des mères pour celles qui ont désiré l’être. Bonne journée pour celles qui ont désiré d’autres choses. Mon plus profond respect et ma plus sincère admiration pour vous toutes.

Bouger, bouger encore et toujours…

(Em português: aqui.)

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Voilà qu’elle bouge, la petite plongeuse, la petite ballerine qui se déplace en pirouettes à travers mon ventre. Elle grandit et ses péripéties, depuis quelques semaines, sont devenues apparentes et indéniables. 

Au début ça ressemblait à des coliques, à des contractions ou même … à des gaz… Comment distinguer au milieu de tous les mouvements et bruits du corps ceux qui viennent du bébé? Et qui garantit que c’est bien lui? Même en entendant mille fois par jour toutes ces histoires sur la maman qui sait, la maman qui sent, l’instinct maternel qui n’a jamais tort… qui le sait vraiment, qui peut être certain? Personne. Et tant mieux, car ça serait horrible si c’était vraie cette histoire que quelqu’un peut savoir plus sur un autre que lui même. Un truc à la George Orwell. Oui, celui de 1984, devenu le médiocre reality show nommé Big Brother. Quelle tristesse ne pas pouvoir être opaque, ne pas avoir une vie privée, ne pas avoir droit au secret… Enfin… 

George Orwell - 1984
George Orwell – 1984

Alors, le bébé qui bouge dans le ventre, c’est un pari. Une série de nouvelles sensations et le pari que, parmi elles, le voici ton bébé. Joli, taquin, flottant au chaud et confortable dans le liquide amniotique comme tout bon plongeur sait faire. Quelle merveille. 

Et paradoxe des paradoxes de tous les paradoxes de cette vie: qu’est-ce qu’il peut être important ce pari. J’ai déjà mentionné le psychanalyste anglais D.W. Winnicott, sa délicatesse et sa précision dans ses écrits sur le rapport mère-bébé, sujet dont il a été l’un des pionniers. En plus de nous rendre service en défendant une mère qui soit suffisante, et pas pleinement bonne, en insistant sur le fait qu’une mère parfaite n’existe pas et ne rends pas service à son enfant, il a beaucoup écrit sur ce rapport un peu délirant et pourtant si nécessaire qui s’établit entre la mère et son enfant, surtout au début de sa vie. C’est une sorte de symbiose dans laquelle la mère suppose qu’elle sait, qu’elle comprend, qu’elle perçoit ce dont le bébé a besoin. Et dans cette certitude folle, une sorte de pari, elle devine son bébé, elle nomme ce qu’il vit, ce qu’il souhaite, ce dont il a besoin. Ainsi, elle garantit les soins de son bébé lequel, entre les paris corrects et incorrects qu’elle prend, finit par avoir ses besoins satisfaits et ses angoisses momentanément apaisées. En plus, elle lui offre un important apprentissage: les intensités qui le traversent ont un nom, un contour et une solution – quoique incomplète et provisoire – et elles peuvent être prises en charge au travers de ce qui est offert au  bébé, de la compagnie, de la protection et de l’amour. Alors, comme  le perspicace Winnicott l’a compris, cette devination de la mère est extrêmement importante au début de la vie du bébé, dans ce moment où ‘il a peu de recours pour communiquer ses besoins ainsi que pour survivre seul par ses propres moyens. 

Mais… pour que ça ne devienne pas un délire, un vrai Big Brother ou de la paranoïa instituée, l’astuce c’est que la mère devine mais, aussi, elle a tort. Elle sait et elle ne sait pas. Elle sait car elle doit supposer quelque chose et agir quand son bébé pleure. Mais elle ne sait pas trop, elle doute, s’interroge, elle se rend juste compte que parfois ça marche. Et, de ce fait, le bébé participe lui aussi, il n’est pas tout simplement l’objet des savoirs de sa mère. Il signalise ce qui fonctionne ou pas pour lui. Et voilà un rapport qui se créé. Et dans un rapport, il faut être deux. Ou trois, dirait un autre psychanalyste, le français Lacan. Mais ça c’est une autre histoire.

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Revenons au bébé qui bouge dans le ventre.

Parmi toute autre chose ayant pu donner origine à ces mouvements – et le corps devient expert à donner signe de vie pendant la grossesse, car tout bouge, tout est douloureux, tout se met en place, tout se déplace – quelques uns sont ses mouvements, de cette fille ballerine bébé dans le ventre. Et je le sais par pari et par réponse. Car les mouvements confus et indistincts du début deviennent plus clairs au cours de temps. Dans certaines positions du corps, dans certaines heures du jour, pendant certaines activités. Le ventre se déforme en formes impossibles dès qu’une musique sonne à l’extérieur et la petite donne un coup de tête, de fesses, de genoux à l’intérieur, comme quelqu’un qui s’approche du son pour mieux l’entendre. Intéressée par ce monde, la petite curieuse doit être en train de découvrir pas mal de choses. Et ça sera comme ça, une quantité immense de découvertes, tous les jours, pendant longtemps. Jusqu’à qu’elle grandisse et qu’elle pense avoir tout vu et tout compris. Mais ça c’est aussi une autre histoire, qui n’est pas pour ce moment. Car il n’y a rien de plus touchant que de voir un enfant découvrir chaque chose bête du quotidien pour la première fois. 

Alors, j’imagine de l’extérieur que, là-dedans, elle découvre des choses aussi, quelques une d’ici, d’autres de là. J’imagine, je devine, je suppose, je parie. Je pose ma main sur le ventre et la petite boule qui s’en détache vient se reposer sous ma main. Ou bien une petite pointe, un genou, un coude, une main, un pied… qui sait? Je parie, elle …, elle me répond. Voici une chose qui se fait à deux, car je ne peux pas le savoir toute seule pour elle. Ainsi, elle répond de cette manière. Et je ne suis plus que joie.

 

Je te veux, mon bébé

(em português: aqui)

Pour moi, ça c’est passé il y a un mois, juste après la première écho qui a fait incarner la réalité de ma grossesse dans ma tête et dans mon corps. Tout le monde dit… oh-là la, une quantité de monde a quelque chose à te dire quand tu es enceinte, il y a une quantité de monde qui a un avis pour chaque détail… Bref, tout le monde dit que c’est mieux de ne pas annoncer la grossesse avant la fin du premier trimestre. Parce que la plupart des avortements spontanés ont lieu pendant le premier trimestre et tu n’auras pas envie d’expliquer même à ta manucure ce qui n’a pas marché. C’est le sens commun, attendre que la grossesse “réussisse”… Mais tu es enceinte de ton premier enfant et tu veux dire ça à tout le monde. Parce que tu es heureuse, parce que tu veux parler de ça, parce que parler c’est partager et partager rend réel ce que tu vis. Pendant que tout est gardé dans ta petite tête, ta grossesse a la même substance que n’importe quelle fantaisie sur n’importe quel autre sujet. Dès que tu en parles, tu assumes ce qui t’arrive et tout semble plus réel. En plus, comment imaginer que tu vas retrouver tes meilleurs amis, ta famille, toutes les personnes avec lesquelles tu as toujours partagé tout ce qui est vraiment important pour toi et que, au moment où ils demanderont quelles sont les nouvelles, tu vas leur parler d’autre chose? Comment est-ce possible? Peut être que ça peut marcher pour les gens pour qui l’amitié et l’amour ne passent pas forcément par le dialogue, par les mots échangés, pour l’intimité quotidienne de dire ce qui te va au fond de l’âme. Je suis psychanalyste, je témoigne quotidiennement la profondeur délicate  de ce qu’on partage par la parole, je ne peux pas concevoir de me taire, pour les gens que j’aime, à propos de ce sujet.

Mais on m’avait dit une autre chose à propos de quand annoncer la grossesse. Une autre justificatif pour cette position d’attendre la fin du premier trimestre, cette fois-ci offerte par la kabbalah. C’est bien d’attendre ce temps parce que, pendant ces premiers mois, l’âme du bébé est en train de décider si elle veut rester ou pas. J’ai trouvé ça très beau quand je l’ai entendu. Très poétique. Ainsi qu’un excellent appui pour cette forme de défense que nous tous avons de ne pas nous laisser beaucoup emporter par quelque chose que nous savons avoir le risque de perdre. A quoi bon investir dans ce qui reste incertain, non? A quoi bon tomber amoureuse du type que tu sais qui va partir, à quoi bon se laisser emballer par une grossesse qui peut ne pas réussir? Se défendre d’une perte possible justifie toutes les précautions, toutes les distances, les investissements à la moitié faits, l’économie de soi. Et nous en sommes les experts. Et dès que nous remarquons quelqu’un qui se jette à fond dans la vie, nous le tenons par un immature, voire un fou. Sauf que dans la vie et dans l’amour, les choses ne se passent pas exactement comme ça, non?

S’économiser c’est un acte de bon sens et de protection, mais c’est aussi une avarice, une mesquinerie avec soi même et avec la vie. Comme dans l’histoire de notre plus belle robe qu’on ne met jamais dont j’ai parlé l’autre jour. Cette économie de soi, se garder pour le moment de pouvoir se livrer n’a pas de sens, car quand le moment arrive, tu ne peux pas le faire parce que tu ne t’es jamais livrée avant, tu as passé toute ta vie en t’évitant et en évitant tous les dangers et tu ne sais plus comment le faire pour faire autrement. Tu as développé tellement de protections que tu ne sais plus comment ouvrir une brèche. Et tu sens la douleur d’être emprisonnée dans une carapace dure, rigide, qui t’empêche de te laisser emporter.

Alors, il y a un mois on était en plein hiver ici, il faisait très froid, les jours gris se suivaient et se ressemblaient l’un à l’autre et il a commencé à neiger. La neige qui tombe sur les bâtiments, les rues et les arbres crée un scénario magnifique. A chaque fois. Quand il neige, tout devient silencieux et, paradoxalement, plus chaud. Peut être que c’est parce que ça réchauffe le regard et ça réchauffe l’âme de voir la neige tomber. Et les flocons ont plusieurs formes et ils se posent les uns sur les autres avec délicatesse, laissant ses couches de blanc partout. J’aime la neige. Ce paysage immaculé qui s’offre à notre regard. Et j’ai regardé la neige tomber de la fenêtre de mon salon. Et je me suis rendue compte que, si le bébé était en train de décider s’il voulait rester ou pas, pour ma part, moi aussi je pouvais prendre une décision. Je veux que tu restes. Je te veux mon bébé.

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Guillaume Nery base jumping at Dean’s Blue Hole: http://youtu.be/uQITWbAaDx0

La découverte

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Venus of Willendorf – aprox. 2500AC

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Et ben, en plein XXI siècle, en tenant compte de toute l’information qui circule par le monde, il me semble très difficile que, malgré des très rares exceptions, on ne soit pas totalement impliqué dans la responsabilité d’être enceinte. Je veux dire: dans combien de situations on peut vraiment dire qu’on ne le savait pas? Ou qu’on ne le souhaitait pas? Parce que les moyens pour éviter une grossesse sont plus nombreux que les moyens pour la faire réussir, beaucoup plus nombreux. Nous avons plus d’options pour ne pas avoir d’enfant que pour en avoir. Dans ce deuxième cas, malgré les avances surprenantes de la science, tout se résume au basique: 1+1=2. Ou bien: 1+1=3. Qui dirait que Lacan, le psychanalyste, connaissait plus sur les mathématiques des êtres humains et de leur subjectivité que notre ennuyant professeur de l’école?

Alors, tu découvres que tu es enceinte. Ou bien, tu confirmes quelque chose que tu savais déjà. C’est bien, tu as l’autorisation, la légitimation de la science, de la pharmacie, du laboratoire, de ton médecin, de n’importe quoi dont tu as besoin afin d’assumer comme vrai ce qui était déjà évident, vu que tu te sentais nauséeuse, fatiguée, gonflée, irritable, ensommeillée… Ou bien parce que tes règles se sont tout simplement arrêtées, et nous savons très bien qu’avoir ses règles, c’est emmerdant, mais c’est quand même notre quitus mensuel, qui nous apaise et nous soulage en portant la nouvelle de que tous les risques pris pendant ce mois ont mené nulle part. Et qui le type qui s’est dévoilé un con, Dieu merci, on n’aura plus jamais besoin de lui regarder le visage, et nous aurons encore moins créé un lien qui nous unirait pour toute une vie… Ouch!

Sinon, tu le découvres. Et alors?

Alors  ce n’est jamais comme tu l’auras imaginé. Parce que tu l’as imaginé tel que dans la pub de beurre, tout se passant de façon lisse, beurrée et sans frictions par ta bouche, par ta tête, par ta vie. Tu as pensé que ça aurait lieu le jour J, quand toutes les planètes seraient alignées et que tu serais prête, à tous les niveaux, pour l’incroyable expérience de la maternité: le bon moment, le bon homme, le bon endroit, la bonne vie, le bon boulot, le bon argent dans la banque, le bon état d’esprit… Tout à sa place, non? La grossesse, c’est comme une de ces robes fantastiques qu’on achète sans en avoir les moyens, trop chère, mais une jolie robe qui nous rend magnifique et souveraine et que l’on gardera, de ce fait, pour le moment spécial, LE moment de ta vie, où tout va arriver. Et la robe reste dans le placard prenant la poussière parce que le jour J n’arrive jamais. Tu prends du poids, tu perds du poids, de temps en temps tu vas vérifier si la robe te sert encore et t’attend pour le bon moment, ton moment… Et, rien. Ce n’est jamais le grand jour, celui de Cendrillon dans le bal, de la petite pantoufle de vair, du prince qui embrasse la Belle au bois dormant. Mais tu attends et tu le crois. Jusqu’à que la robe prenne la poussière, qu’elle pluche, qu’elle soit mangée par les poissons d’argent, le temps s’en occupe mieux que toi et c’est fini. Pas de robe. Pas toi en souveraine.

Le temps n’attends pas le jour J, tout simplement parce qu’il n’existe pas. Et la vie ne s’arrête pas en attendant que tu sois prête et que tu sois dans la condition parfaite pour vivre ceci ou cela. La vie, elle arrive. Et la grossesse, elle arrive elle aussi, au milieu de la vie, avec elle, dans la banalité d’un jour comme les autres. Même si elle a été planifiée, souhaitée, inséminée, elle arrive ou n’arrive pas pour des raisons dont on n’a pas idée, si inexplicables qu’ aucune science n’arrive pas à en tenir totalement compte. Tant mieux. Ou bien, non, parce qu’on aime tout contrôler et penser qu’on commande tout dans notre vie, y compris notre corps. Et voici que la première chose que la grossesse déconstruit, pour notre horreur et notre angoisse, c’est ça: c’est tout simplement arrivé… pas tout à fait au moment où on l’avait imaginé…

Non, ce n’est pas une contradiction avec ce que j’ai écrit au début, quand j’ai dit que la responsabilité et le choix pour notre grossesse sont à nous. Ce que je viens d’écrire signifie que la responsabilité est complètement à nous, le désir est complètement à nous, même si tout survient d’une manière inattendue, hors contrôle, éloignée du jour J, au milieu d’un matin de dimanche, pendant un jour brumeux à Barcelone, ou à n’importe quel endroit du monde, à une heure si inattendue. Voici la responsabilité: ce n’est pas la pub pour le beurre, et ce ne le sera pas, ça a déjà commencé en ne l’étant pas. Mais c’est exactement ce que je voulais. Quand j’ai découvert, j’ai compris de la façon la plus frappante que… c’est la vie qui trace les chemins. En direction de ce qu’on veut. Mais jamais – JAMAIS – tel que l’on veut. La vie est mystérieuse, et ça sans aucun sentiment ou clameur religieux… juste en constatant ce qui nous traverse, nous dépasse et crée une cohérence entre qui nous sommes, ce que nous voulons, ce que nous pensons vouloir, ce que nous faisons vraiment, ce qui nous arrive… Dès que nous regardons à côté, que nous dépassons cette terreur liée au manque de contrôle, tout peut paraître amusant, voire ludique. C’est un jeu d’enfant d’être enceinte maintenant, ici, avec toi, dans ce temps et dans ce projet de vie où avoir des enfants semblait déjà une vieille histoire…

Oui, je suis enceinte…