Le septième mois? Aie…

(versão brasileira)

Et on commence à se demander si ce n’est déjà assez. Parce que, oui, je sais que le dernier trimestre est extrêmement important pour que la petite gagne du poids, développe ses poumons et devienne belle, en bonne santé et toute prête à naître. Mas la question qui me tracasse c’est: où est-ce qu’il y aura de la place pour plus de bébé dans ce corps limité et pour encore deux mois? Le ventre a grandi dans tous les sens, les muscles semblent être dans leur extension maximale, tout semble aller dans la direction d’une explosion imminente. Tu sais, c’est comme dans ces jeux d’enfant où tu dois gonfler le ballon jusqu’à qu’il explose et il y a un moment où il te semble qu’il n’y a plus de place et le ballon gonfle, gonfle, et devient fin, très fin, presque transparent et… boum! Voilà… Et puisque dans cette quête pour avoir de la place chaque millimètre doit être optimisé, la petite a cru que c’était bien de loger ses petits jolis pieds sous mes cotes. Ce qui veut dire chatouiller mes cotes, donner des coups de doigts dans mes côtes, des étirements sous mes côtes, des coups de pieds dans mes côtes… au secours! Bref, moi qui n’avais jamais compris à quoi ça sert les côtes, maintenant j’ai pigé: elles sont le barreau d’exercice pour les bébés dans le ventre.

Et tous les organes qui se logeaient confortablement dans cet espace? Et ben, ma théorie c’est que maintenant ils s’accumulent tous dans l’espace entre mon sternum et ma gorge. L’estomac, par exemple, il est allé se loger dans ma gorge, j’en suis convaincue. Il suffit de manger quoi que ce soit d’infiniment petit telle qu’une cacahuète pour qu’il donne des signes de vie, là, dans ma gorge, où tout se bloque et reste pendant des heures, et des heures, et des heures… Et comment concilier la faim avec cette boule de ton estomac dont tu sais qu’elle va revenir tout simplement parce que maintenant il habite dans ta gorge avec tes amygdales, ton coeur, tes poumons, tes reins, ton pancréas, ton foie… Tous là coincés comme des sardines dans le bus de fin de journée.

Et la petite sous tes côtes. Et tu ne vois plus rien en dessous de ton ventre. Et tes pieds sont devenus des êtres distants comme des aliens, comme l’E.T avec qui tu as du mal à établir contact. « E.T. phone home ». Rentrez, rentrez à la maison mes petits pieds, venez vers maman car il y a des ongles qui doivent être coupées. Voilà, au delà de comprendre la véritable fonction des côtes, j’ai aussi renouvelé mon amour pour la manucure.

Heureusement que pendant le septième mois on s’amuse à ranger la chambre et les affaires du bébé, en jouant la décoratrice, l’architecte, le peintre, la « personal stylist », la femme de ménage. Cela doit être le moyen de tout avancer pour essayer d’anticiper le temps et pour croire que c’est pour bientôt. Le temps, ah, ce monsieur qui se dévoile dans toute sa complexité quand on est enceinte, passant si vite et si lentement qu’on devient fou. Einstein devait être une femme enceinte quand il a inventé la théorie de la relativité.

Et toute la curiosité? Son visage, c’est comment? Est-ce qu’elle a le nez de maman ou de papa? Et ses petites mains? Et ses petits pieds, ces gredins que je vais beaucoup mordiller après sa naissance, histoire de me venger du mal provoqué à mes côtes? Et ses cheveux? Est-ce qu’elle en aura beaucoup? Et ses yeux? Voici une demie heure de rêveries, de rêves et de tentatives d’anticiper le temps et de cerner le futur qui est jusque là, les pieds sous mes côtes et deux mois de plus. Ce futur qui a un prénom, un nom, une place, une chambre, un berceau, des vêtements, des couches, un ciseau pour couper les ongles, un aspirateur de nez… Et l’amour, un amour venu de partout et de tellement de monde qu’elle n’imagine même pas.

Reste un peu plus dans le ventre, bébé. Prenons soin de ce petit poumon pour que tu respires bien cet air frais d’ici dehors. Et, s’il te plait, ne gâche pas tout le travail que maman et papa ont eu en devenant une fille qui fume, ok? Aie…

La fête des mères

Mère et enfant - Pierre-Auguste Renoir - 1892
Mère et enfant – Pierre-Auguste Renoir – 1892

(em português: aqui)

Non, je n’aime pas ces dates festives. Je les trouve bêtes. Et si c’est histoire de recevoir  un cadeau, j’ai déjà eu le mien pour cette année, il est encore dans son emballage et il est valable pour Noel, pour mon anniversaire, pour la fête des mères et pour toutes les fêtes du monde. C’est énorme. Beaucoup mieux que ce commerce de dates qui t’oblige à déclarer ton amour un jour spécifique, d’une manière stéréotypée, risible, au travers de bricoles pour la maison ou pour la cuisine, de matériel électroménager… voici ce que le monde cliché conçoit comme traduction de la maternité. Notre amour est comme de la braise, d’accord, essaie de me faire cadeau d’un batteur, d’un mixeur et tu verras de quel bois je me chauffe…

Le souci c’est que la mère femme au foyer, la mère moderne (voici l’adjectif pour la mère qui travaille… quoi?) la mère sportive, la mère ceci, la mère cela… tout mène vers la conclusion que la femme se réalise en devenant mère. Et seulement en le devenant. Sinon, on ne voit pas des célébrations pour la fête de la mère qui travaille, la fête de la mère qui pratique des exercices, la fête de la mère intellectuelle, la fête de la mère artiste. La fête des mères, c’est une seule journée par an. Parce qu’on sait que tous les autres, pour l’immense majorité d’entre nous, restent très loin de cet artifice rose que nous donne l’illusion de cette date festive.

Bref, nous avons gagné seulement un jour de fête ainsi que l’équivalence entre femme et mère. Nous ne pouvons fêter que d’une seule manière. Nous avons un seul chemin à suivre. Une femme sans enfants serait une femme incomplète, malheureuse, amère, seule, sans grâce. Mais qu’est-ce que ça veut dire? Qu’un enfant complète une femme. Le pauvre, il est condamné, même avant sa naissance, à remplir tout ce qui manque  à cette autre personne si sympathique, douce et amoureuse. Il ne vient que commencer et il est déjà endetté. Et à mesure qu’elle te donne tout sans rien demander en retour, cela veut tout simplement dire que tu es déjà tellement piégé au point de devoir culpabiliser pour toute ton existence si tu n’arrives pas à être le fils parfait, amoureux et plein de gratitude qu’elle souhaite. En fin de compte, c’est le minimum que tu puisses faire, non? Figures-toi si jamais tu te rebelles, si tu n’aimes pas vivre collé, si tu ne veux pas être l’extension de l’autre, si tu souhaites l’indépendance? Aie, aie, aie…

Peut être qu’on peut comprendre qu’une chose mène à l’autre, que cette voracité et cette violence que les mères portent à l’égard de leurs enfants… que cet excès d’expectatives, que toutes ces demandes, que cette pression démesurée et sans critique puissent être les résultats d’une haine, d’un ressentiment, le résultat de la violence qu’elles ont subies à mesure qu’elles se sont senties obligées à suivre le bétail humain et à devenir mères. C’est comme une vengeance qui s’exerce sur l’autre pour tout ce qu’elle même aura éprouvé. Elle a été opprimée, elle opprime. Elle a été obligée, elle oblige. Elle a été demandée, elle demande. Et ainsi elle participe de la propagation et de la perpétuation de cette façon sans critique de vivre, où tout le monde est victime des circonstances et des obligations sociales sans que personne ne soit responsable de quoi que ce soit. Ne serait-ce mieux se poser la question de ce que nous souhaitons et de prendre le contrôle sur notre propre vie dans ses aspects qui nous appartiennent?

Pourquoi ne pas se poser la question: est-ce que je veux être mère? Qu’est-ce que je veux avec se souhait? Pourquoi ne pas se poser une question à propos de son désir et l’assumer? Pourquoi ne pas se responsabiliser par son choix, surtout dans une situation où il aura des conséquences pour une autre personne que soi-même?

Je lis pas mal sur l’humanisation de l’accouchement en ce moment. Surtout dans un pays comme le Brésil, où être mère a été totalement enfermé dans un acte médical et dans des conduites techniques qui enlèvent à la femme son rôle actif par rapport à la grossesse, à l’accouchement et même à la maternité, compte tenu que tout ça reste dans les mains d’un autre qui décide à sa place. La femme devenue objet, sans pouvoir de décision. Et pour remettre ça en question, ainsi que pour essayer de réassigner le rôle de sujet de cette femme face à sa grossesse et à son accouchement plusieurs voix se lèvent, dans et hors l’internet. Heureusement.

Mais j’aimerais penser qu’avec cette discussion de l’humanisation de la grossesse et de l’accouchement nous pourrions en reprendre une autre, celle d’une maternité humanisée, qui rendrait possible à la femme être le sujet de son choix de devenir ou ne pas devenir mère. Sans clichés, sans obligation, sans oppression ni violence vis-à-vis de ce que chacune veux inventer comme chemin pour sa vie. Être mère comme une possibilité entre autres, tout un univers de possibilités ouvertes et dignes d’être respectées. A fin qu’être mère puisse être un choix et pas le résultat d’un manque de projet de vie. Pour que la femme puisse être sujet avant même de tomber enceinte et d’accoucher. Et pour que les enfants ne subissent pas les conséquences de son manque d’option.

Bonne fête des mères pour celles qui ont désiré l’être. Bonne journée pour celles qui ont désiré d’autres choses. Mon plus profond respect et ma plus sincère admiration pour vous toutes.

Bouger, bouger encore et toujours…

(Em português: aqui.)

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Voilà qu’elle bouge, la petite plongeuse, la petite ballerine qui se déplace en pirouettes à travers mon ventre. Elle grandit et ses péripéties, depuis quelques semaines, sont devenues apparentes et indéniables. 

Au début ça ressemblait à des coliques, à des contractions ou même … à des gaz… Comment distinguer au milieu de tous les mouvements et bruits du corps ceux qui viennent du bébé? Et qui garantit que c’est bien lui? Même en entendant mille fois par jour toutes ces histoires sur la maman qui sait, la maman qui sent, l’instinct maternel qui n’a jamais tort… qui le sait vraiment, qui peut être certain? Personne. Et tant mieux, car ça serait horrible si c’était vraie cette histoire que quelqu’un peut savoir plus sur un autre que lui même. Un truc à la George Orwell. Oui, celui de 1984, devenu le médiocre reality show nommé Big Brother. Quelle tristesse ne pas pouvoir être opaque, ne pas avoir une vie privée, ne pas avoir droit au secret… Enfin… 

George Orwell - 1984
George Orwell – 1984

Alors, le bébé qui bouge dans le ventre, c’est un pari. Une série de nouvelles sensations et le pari que, parmi elles, le voici ton bébé. Joli, taquin, flottant au chaud et confortable dans le liquide amniotique comme tout bon plongeur sait faire. Quelle merveille. 

Et paradoxe des paradoxes de tous les paradoxes de cette vie: qu’est-ce qu’il peut être important ce pari. J’ai déjà mentionné le psychanalyste anglais D.W. Winnicott, sa délicatesse et sa précision dans ses écrits sur le rapport mère-bébé, sujet dont il a été l’un des pionniers. En plus de nous rendre service en défendant une mère qui soit suffisante, et pas pleinement bonne, en insistant sur le fait qu’une mère parfaite n’existe pas et ne rends pas service à son enfant, il a beaucoup écrit sur ce rapport un peu délirant et pourtant si nécessaire qui s’établit entre la mère et son enfant, surtout au début de sa vie. C’est une sorte de symbiose dans laquelle la mère suppose qu’elle sait, qu’elle comprend, qu’elle perçoit ce dont le bébé a besoin. Et dans cette certitude folle, une sorte de pari, elle devine son bébé, elle nomme ce qu’il vit, ce qu’il souhaite, ce dont il a besoin. Ainsi, elle garantit les soins de son bébé lequel, entre les paris corrects et incorrects qu’elle prend, finit par avoir ses besoins satisfaits et ses angoisses momentanément apaisées. En plus, elle lui offre un important apprentissage: les intensités qui le traversent ont un nom, un contour et une solution – quoique incomplète et provisoire – et elles peuvent être prises en charge au travers de ce qui est offert au  bébé, de la compagnie, de la protection et de l’amour. Alors, comme  le perspicace Winnicott l’a compris, cette devination de la mère est extrêmement importante au début de la vie du bébé, dans ce moment où ‘il a peu de recours pour communiquer ses besoins ainsi que pour survivre seul par ses propres moyens. 

Mais… pour que ça ne devienne pas un délire, un vrai Big Brother ou de la paranoïa instituée, l’astuce c’est que la mère devine mais, aussi, elle a tort. Elle sait et elle ne sait pas. Elle sait car elle doit supposer quelque chose et agir quand son bébé pleure. Mais elle ne sait pas trop, elle doute, s’interroge, elle se rend juste compte que parfois ça marche. Et, de ce fait, le bébé participe lui aussi, il n’est pas tout simplement l’objet des savoirs de sa mère. Il signalise ce qui fonctionne ou pas pour lui. Et voilà un rapport qui se créé. Et dans un rapport, il faut être deux. Ou trois, dirait un autre psychanalyste, le français Lacan. Mais ça c’est une autre histoire.

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Revenons au bébé qui bouge dans le ventre.

Parmi toute autre chose ayant pu donner origine à ces mouvements – et le corps devient expert à donner signe de vie pendant la grossesse, car tout bouge, tout est douloureux, tout se met en place, tout se déplace – quelques uns sont ses mouvements, de cette fille ballerine bébé dans le ventre. Et je le sais par pari et par réponse. Car les mouvements confus et indistincts du début deviennent plus clairs au cours de temps. Dans certaines positions du corps, dans certaines heures du jour, pendant certaines activités. Le ventre se déforme en formes impossibles dès qu’une musique sonne à l’extérieur et la petite donne un coup de tête, de fesses, de genoux à l’intérieur, comme quelqu’un qui s’approche du son pour mieux l’entendre. Intéressée par ce monde, la petite curieuse doit être en train de découvrir pas mal de choses. Et ça sera comme ça, une quantité immense de découvertes, tous les jours, pendant longtemps. Jusqu’à qu’elle grandisse et qu’elle pense avoir tout vu et tout compris. Mais ça c’est aussi une autre histoire, qui n’est pas pour ce moment. Car il n’y a rien de plus touchant que de voir un enfant découvrir chaque chose bête du quotidien pour la première fois. 

Alors, j’imagine de l’extérieur que, là-dedans, elle découvre des choses aussi, quelques une d’ici, d’autres de là. J’imagine, je devine, je suppose, je parie. Je pose ma main sur le ventre et la petite boule qui s’en détache vient se reposer sous ma main. Ou bien une petite pointe, un genou, un coude, une main, un pied… qui sait? Je parie, elle …, elle me répond. Voici une chose qui se fait à deux, car je ne peux pas le savoir toute seule pour elle. Ainsi, elle répond de cette manière. Et je ne suis plus que joie.

 

Tu vas perdre…

(versão em português aqui.)

… toutes tes nuits de sommeil, tes doux moments d’intimité passionnée, que tu obtenais juste quand tu les désirais, ta liberté même… et faire la fête avec tes potes, n’y pense plus, les voyages à l’autre bout du monde, tu vas les perdre aussi…
 
Tu vas perdre… Beaucoup…
 
Tu es tombée enceinte, tu vas avoir un bébé et… tu vas perdre. Tu commences même déjà à perdre. C’est ce que disent les vautours autour de toi, parfois déguisés en membres attentionnés de ta propre famille, ce que disent des amis, des connaissances ou même des inconnus de bonne volonté, toujours avec un sourire aux lèvres, qui tout en te félicitant pour ta grossesse, te disent que tu vas perdre…. Ta vie va complètement changer…
 
Cela m’intrigue à chaque fois. Est-ce une totale absence de bon sens qui pousse à ce genre de commentaires ou juste un petit goût de vengeance déplacée à l’encontre de cette personne, cette femme au gros ventre qui va bientôt découvrir la “vraie vie”. La vie, oui, celle où les gens perdent quelque chose… Bienvenue au club, très chère amie ! Sous-entendu : voici encore une autre pour partager la frustration que génère cette vie. Comme les gens disent au Brésil: “dégage, macumba!”, macumba étant une espèce de rituel vaudou.
 
Dégage avec ton amertume déguisée en sympathie. Dégage avec ton amertume que tu appelles «mon expérience». Car je n’ai pas besoin de ça. En ce moment, ce dont j’ai besoin c’est de prendre soin de ma vie, de notre vie ; de garantir tout le bien être et le confort pour la petite qui est dans mon ventre. Bientôt, j’aurai besoin d’autres choses. Mais je laisse pour bientôt ce qui n’aura lieu que bientôt. Rien de ça ne te concerne. Et rien de ça ne peut être soumis à ton verdict “tu vas perdre”. Une grossesse n’a pas forcément à voir avec ta logique des pertes et des gains, tu sais ?
 
C’est curieux : pour quoi est-ce que, à chaque fois que quelqu’un tombe enceinte, autant de monde jouit de te dire tout ce que tu vas perdre avec la maternité? Est-ce que c’est vraiment pour te préparer à ces difficultés ? Et, finalement, à quel niveau est-ce difficile ?
 
Je préfère rester en compagnie de mon cher Freud – oui, lui, le fameux Sigmund –  qui, il y a au moins cent ans, a indigné les gens et les mentalités de son époque par le constat de ce que le plus souvent, notre souffrance est précisément liée à la difficulté que nous avons de perdre quoi que ce soit. Nous, les névrosés ordinaires, ceux qui se croisent chaque jour dans les rues, nous passons nos vies à faire la comptabilité de notre existence de la façon la plus mesquine possible. Pour perdre le minimum. Pour ne rien perdre. Perdre nous parait une horreur. Ainsi, chaque choix qui demande une perte génère une peur presque panique ; la seule issue, travailler à tout rompre, se prendre la tête, travailler du chapeau… et essayer de trouver une issue qui nous fasse perdre le moins possible… voire, ne rien perdre… Sauf que ne rien perdre c’est tout perdre.
 
Il y a des gens qui restent collés à ce qu’ils perdent. Ils gardent toujours un oeil sur ce centime en moins. Comme si choisir n’était pas synonyme de renoncer, de perdre quelque chose pour gagner autre chose. Quel choix ne comprend pas une perte ? Quel choix ne comprend pas un renoncement ? Quel choix n’est pas un pari dans la possibilité que “x” existe quand “y” disparait ?

Et il y en a d’autres qui restent dans une situation encore plus emprisonnée, croyant qu’ils ont réinventé le mouvement perpétuel et qui se disent que s’ils ne choisissent rien, ils ne perdront rien. Et ainsi ils traversent la vie, de façon obsessionnelle, dans cette sorte de paralysie, dans une absence de choix, croyant que sans prendre position ils éviteront tout renoncement. Et sans se rendre compte que en n’ayant rien choisi, ils auront tout simplement tout perdu. Et qu’ils sont restés alors sans rien. Ce sont des temps étranges ceux au cours desquels l’immobilité semble une bonne option pour ne pas choisir. Ce sont des lieux étranges ceux où la tricherie semble une stratégie efficace pour tout avoir.
 
Et devant cette femme enceinte … Il est toujours possible que cette personne (inopportune) curieuse qui s’approche d’une femme enceinte en lui disant tout ce qu’elle va perdre, ne soit pas guidée par un simple manque de bon sens ni par sa mauvaise foi. Peut être avoue-t-elle simplement qu’elle est une mauvaise perdante… Juste une façon appauvrie de regarder la vie, en donnant la priorité à ce qui se perd au lieu de ce qui se gagne. Juste une façon triste de privilégier ce qu’on n’a pas plutôt que de penser à ce qu’on peut construire. C’est une pauvreté d’esprit qui ne permet même pas à la personne de se rendre compte de ce qu’elle a gagné avec ses choix, et donc à mille lieux de pouvoir imaginer dans les choix des autres des aspects positifs quels qu’ils soient. La plupart des gens préfèrent malheureusement camper sur ce qui leur manque.
 
Attention, je ne suis pas en train de proposer un regard rose où la grossesse et la maternité ne seraient que comme dans une publicité pour du beurre allégé qu’on étalerait sur sa tartine chaque matin de la petite enfance jusqu’à l’âge des cheveux blancs. Je suis encore moins en train de dire qu’on ne devait pas parler de ce qui est difficile, dur, inquiétant dans ces expériences. Non, c’est bien le contraire. Je suis en train de dire que prendre en considération un choix pour la maternité avec TOUT ce que ça implique inclut déjà le “bon” et le “mauvais”, ce qu’on “gagne” et ce qu’on “perd”. Personne n’a besoin de nous prévenir à propos de ce qu’on sait déjà (pourvu qu’on le sache, bien entendu)… que la maternité, comme tout ce qui fait partie de la vie, génère des pertes et des gains. Car il s’agit d’un choix et, comme tout choix, sa limite est donnée par l’acte même de choisir. Et encore, tout ça est tellement relatif…
 
Qui sait ce qui est bien ou mauvais pour l’autre? Qui sait ce qui est un gain ou une perte pour l’autre ? Je peux croire que c’est un renoncement horrible de ne plus sortir en soirée avec les potes, mais … et par hasard si la femme au gros ventre d’à côté déteste sortir en soirée ? Alors, cette histoire de « tu vas perdre » commence davantage comme la conséquence d’un point de vue imprégné des valeurs et des préjugés de chacun ; et ceux qui parlent semblent oublier que leur point de vue ne sera peut être pas basé sur les valeurs de l’autre. C’est un manque de respect de penser que ce que je pense que tu vas perdre est ce que tu vas vraiment perdre et que, en plus, il s’agit d’une grande catastrophe pour toi telle que celle que cette perte aurait été pour moi. Les gens aiment parler comme si elles prêchaient, comme si le monde n’était que le reflet de ce qu’ils sont et comme s’ils savaient ce que tu gagnes et ce que tu perds … quand tu décides d’avoir des enfants.

Ces gens semblent ne pas prendre en considération que celle qui a fait ce choix, d’une façon ou d’autre, et dans la mesure où elle a été capable de choisir, prends déjà en compte ces renoncements. Ainsi qu’elle a pris en compte le choix de vivre quelque chose qu’elle juge important. À moins qu’elle ait choisi la maternité en pensant que ça sera possible de ne rien perdre et qu’elle croit à cet idéal de femme moderne qui peut « tout être » et tout « bien » être. Mais ça c’est déjà une autre histoire. Ou bien l’autre côté de la même, de cette histoire de celui qui aime parler de tout ce que tu vas perdre dès qu’il découvre que tu es enceinte.

Nous voici face à un sujet fixé dans la perte qui est incapable d’accepter de perdre quoi que ce soit. Ou bien à un autre fixé dans l’illusion de plénitude, l’idée que ça va être possible de tomber enceinte, d’avoir des enfants et de ne renoncer à rien. Mais c’est la même chose et pour l’un et pour l’autre : une peur panique de perdre qui te laisse soit figé devant le manque, à comptabiliser les centimes de l’existence et à te plaindre de devoir payer la note, soit dans un état de déni, croyant que tu pourras t’échapper, que tu seras l’exception à la règle.
 
Tu perds, je ne fais que gagner… Est-ce qu’avoir des enfants s’inscrit vraiment dans ce calcul d’une pauvre vie ? Quel est le sens de mettre quelqu’un au monde en portant davantage le poids d’une perte, d’avoir obligé sa mère de renoncer, de se sacrifier pour lui ? Quel est le sens d’imaginer que c’est lui qui te complète, te rends pleinement capable de tout, qu’il est celui qui t’as tout donné ou qu’il doit encore tout te donner ? Au nom de tes pertes, il va devoir te compenser ? Il va devoir te donner ce que tu as perdu et il va payer pour tes renoncements ?
 
Je ne sais pas très bien, mais je crois que dans cette logique comptable de regarder la maternité seulement au travers des pertes et des gains, ce n’est que toi qui sort détruite par les vautours autour de toi qui te font croire que tu perds beaucoup et que perdre c’est mauvais. C’est même lui, ton enfant, qui, sans pouvoir se défendre, sort perdant même avant de sortir de ton ventre… Une dette qu’il aurait contractée avec toi du simple fait d’exister… Un devoir qu’il aurait de compenser pour tous ces renoncements que tu as dû t’imposer.
 
Oh-là-là, quel piège! Est-ce qu’on veut vraiment vivre dans cette logique?
 
Moi, non.

Quel étrange sentiment.

(versão em português aqui)

Désolé,… je ne crois pas trop à cette histoire d’instinct maternel. Et encore moins à l’Amour maternel avec un grand A… Être mère – ainsi qu’être père – ce sont des constructions sociales et relationnelles qui sont déterminées par notre culture, notre histoire, l’époque dans laquelle nous vivons, ainsi que par les gens qui nous entourent. Être mère ou père aujourd’hui n’a sûrement pas la même signification qu’au XVIIIème siècle. Pourtant, nous le prenons comme une évidence sociale à laquelle nous devons nous plier, comme si nous devions nous adapter de manière très conformiste à tout ce qui parait “tel qu’il doit être”.

L’historienne Elisabeth Badinter a écrit sur le thème du mythe de l’amour maternel. Elle travaille pour déconstruire l’idée que l’amour maternel est instinctif, inné et naturel, montrant toutes les circonstances qui contribuent à son existence. Une saine lecture.

Retournons à cet étrange sentiment, et j’ai toujours trouvé d’une extrême violence d’exiger que les femmes pour obtenir la noblesse d’être femme réalisent cette triple condition :

  1. souhaiter avoir des enfants;
  2. se sentir heureuses et réalisées du fait de les avoir eu;
  3. les aimer de façon inconditionnelle.

Parce que rien de celà, au contraire de ce qu’on essaie de nous faire croire, alors que nous ne sommes que des petites filles, n’est ni naturel ni évident. Nous pouvons souhaiter avoir des enfants ou pas, nous pouvons nous épanouir par l’expérience de la maternité ou pas, nous pouvons les aimer ou pas. Et personne ne devrait être jugé ni culpabilisé du fait de ne pas suivre ce qui semble être une norme sociale. La plupart des gens préfèrent pointer du doigt et critiquer ceux qui ne s’adaptent pas à la norme, ne c’est pas ? Comme s’il y avait une unique manière de vivre, une unique façon de ressentir et un unique désir légitime à s’accomplir dans cette vie. Quelle pauvreté d’esprit… Poursuivons.

Je me rappelle du temps où j’écrivais ma dissertation de master et une de mes collègues rédigeait justement un texte à propos de l’adoption. Elle défendait l’argument que, dans le cas d’une adoption, il y avait une relation entre mère et bébé qui devait se construire, ainsi qu’une relation affective qui devrait être crée. Ceci étant justifié par le fait qu’ils n’étaient pas là depuis toujours et qu’ils n’étaient pas non plus garantis, avec ce bébé qui n’était pas l’enfant de cette mère. C’était une thèse intéressante, mais elle tombait justement dans le piège de cette supposition, que je viens de présenter, qu’un bébé et sa mère “de sang” n’auraient aucun travail à faire, tout étant prêt pour eux: le lien, le sentiment, l’amour, le rapport, l’intimité. Comme si une mère “de sang” ne devait pas elle-même devenir mère…

Je ne pense pas que ça soit comme ça.

Les femmes enceintes ont les réactions les plus variés face à leur condition. Leur réaction après leur accouchement leur est également personnelle. Il y a des femmes qui oublient qu’elles sont enceintes, qui ne sentent rien, aucun lien avec le bébé dans leur ventre. Il y en a d’autres qui ne sentent aucun lien après la naissance. Il y en a enfin qui, même avant de tomber enceinte, construisent déjà une histoire entre elles et leur futur  enfant… Autant de possibilités qu’il y a de personnes dans ce monde… Aucune n’est meilleure que l’autre.

Il y a un film magnifique du cinéaste argentin Pablo Trapero, Leonera, qui traite de ce sujet-là, de ce moment stupéfiant où une femme devient mère. Quand cette fonction maternelle se manifeste, comme une révélation, comme une épiphanie au sens littéral et étymologique. Dans le film, une femme qui est mise en prison car elle est soupçonnée d’avoir tué son mari se découvre enceinte ; elle n’a aucun intérêt pour sa grossesse ni pour le bébé qui naît jusqu’à ce que…

Et bien, il parait que, parfois, il y a un “jusqu’à ce que” qui ait lieu. Un moment, une situation qui a du sens et qui crée la possibilité qu’une femme devienne mère. Dans un moment quelconque. Nous le voyons dans ce film, je l’ai déjà vu  pour certaines femmes de ma famille ou pour certaines patientes en consultation. J’ai déjà vu ça ne pas avoir lieu aussi… Et de ce fait, du fait que ça ne soit pas une évidence, j’ai toujours été curieuse de savoir si ça aurait  lieu chez moi… Et quand… Et comment…

Que les échographies m’aient aidé à donner de la réalité à l’expérience de la grossesse, c’est certain, et je l’ai déjà raconté ici. Que parler avec mon ventre m’ait aidé à inventer un dialogue avec une autre personne qui, dans ce moment, partage l’intimité de mon quotidien, a aussi été une contribution… telle qu’une construction qui se fait brique par brique, les images, les dialogues… Enfin savoir que c’est une fille, ça rend tout encore plus réel, un bébé qui est une fille, qui a un prénom qui s’ébauche, un visage que je commence à devenir impatiente de découvrir … Et commencer à l’appeler “ma fille”, là, dans un moment tellement intense où je me suis rendu compte qu’elle n’existe pas tout simplement dans mon ventre, mais qu’elle a un nom, une place dans ma vie… Tout ça même avant de sa naissance, qui pourrait le dire? Qui pourrait dire que ça se passerait comme ça pour moi?

Je ne sais pas si j’ai eu un moment unique, un “jusqu’à ce que”. Ou si c’étaient ces petits grains qui ont été semés peu à peu et qui ont germé en moi, pour aboutir à mon “jusqu’à ce que”. Je sais que l’autre jour, je me suis réveillée, j’ai regardé mon ventre, j’ai dit bonjour à ma fille et j’ai sourit tout bêtement, en éprouvant un amour très profond vers un petit être que je connais à peine. Que ça ne soit pas naturel ou évident le rend tout simplement encore plus extraordinaire.

Dans la douleur

(Versão em português deste post aqui. Obrigada ao meu amor pela primeira versão francesa de um texto deste blog. Merci à mon amour pour la première version française d’un texte sur ce blog).

Toi, dit-il à la femme, « tu enfanteras dans  la douleur… »

L’autre jour, alors que je recevais des amis, j’évoque avec eux mon souhait d’un accouchement naturel ce qui, en France, n’est pas heureusement synonyme d’accouchement par voie basse – celui-ci tout à fait normal –  et ce qui cause un étonnement profond avec  la mentalité “césarienne” que nous avons au Brésil. Il s’agit plutôt de ce qu’on nomme nous brésiliens l’accouchement humanisé, un accouchement par voie basse qui ne donne pas lieu à un certain nombre d’interventions médicales, celles-ci n’étant pas toujours indispensables. Il s’agit d’autoriser la mère à accueillir  son bébé dans les conditions qu’elle souhaite, tout en garantissant leur sécurité à tous deux.

C’est dans ce contexte qu’une copine balance, non sans avoir précisé que son idéal d’accouchement serait d’être totalement anesthésiée, de dormir et de ne se réveiller qu’au moment où le bébé aura été enlevé de son ventre, que cette option pour un accouchement naturel serait un choix catholique…  accoucher dans le sang et la  douleur, comme le dit la Bible, et qui serait un choix complètement idéologique. Ma copine est féministe. Et intelligente. Il m’a fallu y réfléchir.

Et je me suis rendu compte que je ne suis pas du tout d’accord avec ce qu’elle avait dit…

D’abord parce que n’importe quel choix sur n’importe quel sujet dans nos vies est idéologique, c’est-à-dire, a pour essence nos propres choix théoriques, qu’on le sache ou non. Ce n’est pas un argument que d’affirmer qu’un choix est idéologique. Ce n’est qu’un constat de l’une des conditions de la pensée humaine. Alors, la question pourrait être quelle idéologie se cache derrière l’un ou l’autre choix d’accouchement? Qu’est-ce qu’on soutient ou qu’on défend quand on choisit l’une ou l’autre?

Accoucher dans le sang et la douleur a été la condamnation de Dieu à Eve après qu’elle ait mangé le fruit interdit et qu’elle ait été expulsée du paradis. Mais pour quoi est-ce une condamnation? Je ne suis pas un expert des sujets religieux, je n’ai pas lu toute la Bible et je ne peux pas parler de la place du savant sur ce thème-là. Ce qui peut être bien, car cela me permet tout simplement de poser des questions essentielles et d’avancer sans préjugé dans la réflexion qui en découle, ce que j’ai fait depuis le commentaire surprenant de cette copine.

Si on part d’une position de défense du point de vue féministe du droit à ne pas accoucher dans le sang et la douleur et, ainsi, de ne pas succomber à l’héritage machiste catholique qui impose aux femmes cette souffrance je trouve son argument particulièrement équivoque : la Bible à été écrite par qui? Par des hommes. Même Dieu, son “auteur”, est décrit au masculin, l’héritier et le témoin des siècles et des siècles du patriarcat qui a établi l’homme dans la place de la raison et la femme dans une place mineure, secondaire, incapable, destinée aux travaux domestiques et aux soins des enfants. La Bible prolonge seulement une mentalité qui était celle des grecs anciens, puis transmise par les romains, de l’homme comme citoyen, le centre de la ville, le seigneur de la pensée. Alors, ma question, même en sachant que l’Ancien Testament n’a pas été établi par les disciples de Jésus, mais bien avant: a quoi ça sert qu’un livre pareil place la femme comme pêcheuse et la condamne à accoucher dans le sang et la douleur  ?

Sinon, il y avait des hommes et des femmes avant ça, non? Et bien, peut être que pour les catholiques non, les hommes et les femmes ayant surgit avec Adam et Eve. Mais avant le surgissement de la Bible comme livre sacré du catholicisme qui dit que les hommes et les femmes ont surgit d’Adam et d’Eve et qui donne l’option aux gens de croire dans cette version de l’histoire en tant que mythe de leurs origines, il y avait déjà des hommes et des femmes dans ce monde, non? Qui ne croyaient pas ou ne savaient rien sur cette “vérité” qui est Adam et Eve. Et qui ne savaient pas que la façon dont ils vivaient, en dépendant de leur travail et en se reproduisant et en accouchant dans le sang et la douleur étaient les conséquences du péché originel. Nous pouvons penser qu’ils n’étaient que des êtres ignorants de la vérité qui les rendaient ce qu’ils sont. Ou nous pouvons penser que cette vérité est tout simplement une version des choses qui dit plus à propos d’elle même et des raisons pour lesquelles elle a été construite de cette manière qu’à propos de la vérité des choses telles qu’elle l’est réellement.

Comment est-ce que les femmes avant la Bible accouchaient? Probablement, pour l’essentiel, de la même façon dont nous le faisons aujourd’hui. Alors, ce n’est certes pas la Bible qui a inventé l’accouchement dans le sang et la douleur, il existait sans aucun doute déjà bien avant. Elle a juste insisté sur le fait qu’il serait la conséquence d’une faute, qu’il serait une condamnation. C’est-à-dire qu’ont été associés les douleurs de l’enfantement  à une punition. Voici le problème.

En quoi quelqu’un est-il donc intéressé d’associer l’accouchement dans la douleur et une condamnation d’une faute ? Si nous continuons sur un argument radicalement féministe, est-ce qu’on ne pourrait pas considérer que ça n’intéresse qu’aux hommes – les mêmes qui ont institué le patriarcat dans ce monde – qu’un acte exclusivement féminin, sur lequel la femme a tout pouvoir sur son corps ainsi que sur une vie autre que la sienne – de considérer que cette acte est nimbée d’une faute originel.  Cette femme a le pouvoir, il fait peur à l’homme, elle peut donner origine à un autre être,  et il a fallu aux hommes créer un Dieu homme pour égaler ce pouvoir de création. Il est tout bonnement incroyable que cet acte exclusivement féminin ait été associé à une  punition et, ainsi, destitué? Déqualifié ? Rendu impur, réduit dans sa beauté, dénaturé ? Voici une idée qui m’a frappé. Et qui ne m’a pas semblé absurde si, suivant cette ligne plus radicale et quasi paranoïaque, nous constatons que, des milliers d’années plus tard, l’option retenue par les femmes dans leur capacité de procréation a été, particulièrement au Brésil, qu’elles abandonnent complètement tout le pouvoir sur leur corps, devenant des objets qui, reprenons les mots de ma copine, sont endormis, confient leur corps qui est alors manipulé par d’autres, et ont leurs bébés extraits de leurs chairs et rendus à elles quand, comme des belles au bois dormant, elles se réveillent d’un sommeil enchanté avec leurs petits dans leurs bras, sans aucune chance de vivre ce moment si spéciale de leur existence.

Ah, d’accord. Être un objet, être le corps objet des décisions des autres en ce qui concerne la vie de ton enfant est l’option féministe à un accouchement douloureux qui est condamné ? Ne pas être sujet, ne pas être présent au moment où nous donnons la vie, est-ce faire valoir ton droit d’être femme, d’être indépendante, d’être autonome et de ne pas participer ? OK, le féminisme nous a porté et nous porte des conquêtes incontestables et doit être soutenu pendant qu’il aura dans ce monde quelqu’un qui agisse de façon violente contre quelqu’un d’autre du simple fait que ça soit une femme. Il a aussi défendu nos droits sur nos corps, sur la contraception, sur l’option de ne pas avoir des enfants face à l’obligation de les avoir, sur l’option d’interrompre une grossesse et autant d’autres choses. Le féminisme a même défendu le droit de notre aliénation dans un ensemble d’actes médicaux afin de ne pas participer au moment de l’accouchement de nos enfants. OK, peut être que pour certaines femmes ça peut être une option. Et je soutien le droit qu’elles ont acquis de le choisir.

Mais, juste une question: ce choix qui se révèle tout aussi idéologique que le mien pour un accouchement naturel, au service de quelle idéologie est-il, ma chère ?

Au nom de notre “droit” de ne pas avoir de douleur, de ne pas voir du sang et des mucosités sur le front de notre enfant, de ne pas voir la souffrance qui peut accompagner cette étape de la vie, il me semble que nous nous sommes jetés dans une course folle pour extirper ces expériences de notre condition humaine. Comme si c’était possible une vie sans douleur, sans sang, sans souffrance. Et comme si ces choses étaient mauvaises, une punition, un calvaire par lequel nous devrions passer afin de payer les pêchés de je ne sais pas qui ni pourquoi. Les gens semblent avoir plus peur de la douleur que ce qu’elle peut blesser vraiment… Et au nom de cette peur, elles jettent de leur vie plusieurs expériences qui sont tout sauf une punition ou une condamnation.

Pouvoir accoucher d’un enfant et de vivre jusqu’à la douleur de ce moment unique et vivre lucide bien d’autres choses dont je ne peux pas encore imaginer me semble être un privilège, une conséquence cohérente pour quelqu’un qui choisit que, dans sa vie, il y a de la place pour le projet de donner vie à quelqu’un. La vie, où la douleur et le sang existent aussi. Ainsi que le rire, la joie et tout un univers de découvertes. Une vie qui n’échappe pas au « ce qui semble mauvais » en essayant de ne rester qu’avec le « ce qui semble bon », comme si sentir était dangereux, comme si souffrir était une menace, comme si les douleurs de la vie n’apprenaient et ne formaient pas autant que ses plaisirs…

Je veux accoucher de ma fille. Je ne veux pas que d’autres le fassent à ma place.

La découverte

Venus of Willendorf - aprox. 2500AC
Venus of Willendorf – aprox. 2500AC

(em português: aqui)

Et ben, en plein XXI siècle, en tenant compte de toute l’information qui circule par le monde, il me semble très difficile que, malgré des très rares exceptions, on ne soit pas totalement impliqué dans la responsabilité d’être enceinte. Je veux dire: dans combien de situations on peut vraiment dire qu’on ne le savait pas? Ou qu’on ne le souhaitait pas? Parce que les moyens pour éviter une grossesse sont plus nombreux que les moyens pour la faire réussir, beaucoup plus nombreux. Nous avons plus d’options pour ne pas avoir d’enfant que pour en avoir. Dans ce deuxième cas, malgré les avances surprenantes de la science, tout se résume au basique: 1+1=2. Ou bien: 1+1=3. Qui dirait que Lacan, le psychanalyste, connaissait plus sur les mathématiques des êtres humains et de leur subjectivité que notre ennuyant professeur de l’école?

Alors, tu découvres que tu es enceinte. Ou bien, tu confirmes quelque chose que tu savais déjà. C’est bien, tu as l’autorisation, la légitimation de la science, de la pharmacie, du laboratoire, de ton médecin, de n’importe quoi dont tu as besoin afin d’assumer comme vrai ce qui était déjà évident, vu que tu te sentais nauséeuse, fatiguée, gonflée, irritable, ensommeillée… Ou bien parce que tes règles se sont tout simplement arrêtées, et nous savons très bien qu’avoir ses règles, c’est emmerdant, mais c’est quand même notre quitus mensuel, qui nous apaise et nous soulage en portant la nouvelle de que tous les risques pris pendant ce mois ont mené nulle part. Et qui le type qui s’est dévoilé un con, Dieu merci, on n’aura plus jamais besoin de lui regarder le visage, et nous aurons encore moins créé un lien qui nous unirait pour toute une vie… Ouch!

Sinon, tu le découvres. Et alors?

Alors  ce n’est jamais comme tu l’auras imaginé. Parce que tu l’as imaginé tel que dans la pub de beurre, tout se passant de façon lisse, beurrée et sans frictions par ta bouche, par ta tête, par ta vie. Tu as pensé que ça aurait lieu le jour J, quand toutes les planètes seraient alignées et que tu serais prête, à tous les niveaux, pour l’incroyable expérience de la maternité: le bon moment, le bon homme, le bon endroit, la bonne vie, le bon boulot, le bon argent dans la banque, le bon état d’esprit… Tout à sa place, non? La grossesse, c’est comme une de ces robes fantastiques qu’on achète sans en avoir les moyens, trop chère, mais une jolie robe qui nous rend magnifique et souveraine et que l’on gardera, de ce fait, pour le moment spécial, LE moment de ta vie, où tout va arriver. Et la robe reste dans le placard prenant la poussière parce que le jour J n’arrive jamais. Tu prends du poids, tu perds du poids, de temps en temps tu vas vérifier si la robe te sert encore et t’attend pour le bon moment, ton moment… Et, rien. Ce n’est jamais le grand jour, celui de Cendrillon dans le bal, de la petite pantoufle de vair, du prince qui embrasse la Belle au bois dormant. Mais tu attends et tu le crois. Jusqu’à que la robe prenne la poussière, qu’elle pluche, qu’elle soit mangée par les poissons d’argent, le temps s’en occupe mieux que toi et c’est fini. Pas de robe. Pas toi en souveraine.

Le temps n’attends pas le jour J, tout simplement parce qu’il n’existe pas. Et la vie ne s’arrête pas en attendant que tu sois prête et que tu sois dans la condition parfaite pour vivre ceci ou cela. La vie, elle arrive. Et la grossesse, elle arrive elle aussi, au milieu de la vie, avec elle, dans la banalité d’un jour comme les autres. Même si elle a été planifiée, souhaitée, inséminée, elle arrive ou n’arrive pas pour des raisons dont on n’a pas idée, si inexplicables qu’ aucune science n’arrive pas à en tenir totalement compte. Tant mieux. Ou bien, non, parce qu’on aime tout contrôler et penser qu’on commande tout dans notre vie, y compris notre corps. Et voici que la première chose que la grossesse déconstruit, pour notre horreur et notre angoisse, c’est ça: c’est tout simplement arrivé… pas tout à fait au moment où on l’avait imaginé…

Non, ce n’est pas une contradiction avec ce que j’ai écrit au début, quand j’ai dit que la responsabilité et le choix pour notre grossesse sont à nous. Ce que je viens d’écrire signifie que la responsabilité est complètement à nous, le désir est complètement à nous, même si tout survient d’une manière inattendue, hors contrôle, éloignée du jour J, au milieu d’un matin de dimanche, pendant un jour brumeux à Barcelone, ou à n’importe quel endroit du monde, à une heure si inattendue. Voici la responsabilité: ce n’est pas la pub pour le beurre, et ce ne le sera pas, ça a déjà commencé en ne l’étant pas. Mais c’est exactement ce que je voulais. Quand j’ai découvert, j’ai compris de la façon la plus frappante que… c’est la vie qui trace les chemins. En direction de ce qu’on veut. Mais jamais – JAMAIS – tel que l’on veut. La vie est mystérieuse, et ça sans aucun sentiment ou clameur religieux… juste en constatant ce qui nous traverse, nous dépasse et crée une cohérence entre qui nous sommes, ce que nous voulons, ce que nous pensons vouloir, ce que nous faisons vraiment, ce qui nous arrive… Dès que nous regardons à côté, que nous dépassons cette terreur liée au manque de contrôle, tout peut paraître amusant, voire ludique. C’est un jeu d’enfant d’être enceinte maintenant, ici, avec toi, dans ce temps et dans ce projet de vie où avoir des enfants semblait déjà une vieille histoire…

Oui, je suis enceinte…