Le septième mois? Aie…

(versão brasileira)

Et on commence à se demander si ce n’est déjà assez. Parce que, oui, je sais que le dernier trimestre est extrêmement important pour que la petite gagne du poids, développe ses poumons et devienne belle, en bonne santé et toute prête à naître. Mas la question qui me tracasse c’est: où est-ce qu’il y aura de la place pour plus de bébé dans ce corps limité et pour encore deux mois? Le ventre a grandi dans tous les sens, les muscles semblent être dans leur extension maximale, tout semble aller dans la direction d’une explosion imminente. Tu sais, c’est comme dans ces jeux d’enfant où tu dois gonfler le ballon jusqu’à qu’il explose et il y a un moment où il te semble qu’il n’y a plus de place et le ballon gonfle, gonfle, et devient fin, très fin, presque transparent et… boum! Voilà… Et puisque dans cette quête pour avoir de la place chaque millimètre doit être optimisé, la petite a cru que c’était bien de loger ses petits jolis pieds sous mes cotes. Ce qui veut dire chatouiller mes cotes, donner des coups de doigts dans mes côtes, des étirements sous mes côtes, des coups de pieds dans mes côtes… au secours! Bref, moi qui n’avais jamais compris à quoi ça sert les côtes, maintenant j’ai pigé: elles sont le barreau d’exercice pour les bébés dans le ventre.

Et tous les organes qui se logeaient confortablement dans cet espace? Et ben, ma théorie c’est que maintenant ils s’accumulent tous dans l’espace entre mon sternum et ma gorge. L’estomac, par exemple, il est allé se loger dans ma gorge, j’en suis convaincue. Il suffit de manger quoi que ce soit d’infiniment petit telle qu’une cacahuète pour qu’il donne des signes de vie, là, dans ma gorge, où tout se bloque et reste pendant des heures, et des heures, et des heures… Et comment concilier la faim avec cette boule de ton estomac dont tu sais qu’elle va revenir tout simplement parce que maintenant il habite dans ta gorge avec tes amygdales, ton coeur, tes poumons, tes reins, ton pancréas, ton foie… Tous là coincés comme des sardines dans le bus de fin de journée.

Et la petite sous tes côtes. Et tu ne vois plus rien en dessous de ton ventre. Et tes pieds sont devenus des êtres distants comme des aliens, comme l’E.T avec qui tu as du mal à établir contact. « E.T. phone home ». Rentrez, rentrez à la maison mes petits pieds, venez vers maman car il y a des ongles qui doivent être coupées. Voilà, au delà de comprendre la véritable fonction des côtes, j’ai aussi renouvelé mon amour pour la manucure.

Heureusement que pendant le septième mois on s’amuse à ranger la chambre et les affaires du bébé, en jouant la décoratrice, l’architecte, le peintre, la « personal stylist », la femme de ménage. Cela doit être le moyen de tout avancer pour essayer d’anticiper le temps et pour croire que c’est pour bientôt. Le temps, ah, ce monsieur qui se dévoile dans toute sa complexité quand on est enceinte, passant si vite et si lentement qu’on devient fou. Einstein devait être une femme enceinte quand il a inventé la théorie de la relativité.

Et toute la curiosité? Son visage, c’est comment? Est-ce qu’elle a le nez de maman ou de papa? Et ses petites mains? Et ses petits pieds, ces gredins que je vais beaucoup mordiller après sa naissance, histoire de me venger du mal provoqué à mes côtes? Et ses cheveux? Est-ce qu’elle en aura beaucoup? Et ses yeux? Voici une demie heure de rêveries, de rêves et de tentatives d’anticiper le temps et de cerner le futur qui est jusque là, les pieds sous mes côtes et deux mois de plus. Ce futur qui a un prénom, un nom, une place, une chambre, un berceau, des vêtements, des couches, un ciseau pour couper les ongles, un aspirateur de nez… Et l’amour, un amour venu de partout et de tellement de monde qu’elle n’imagine même pas.

Reste un peu plus dans le ventre, bébé. Prenons soin de ce petit poumon pour que tu respires bien cet air frais d’ici dehors. Et, s’il te plait, ne gâche pas tout le travail que maman et papa ont eu en devenant une fille qui fume, ok? Aie…

Bouger, bouger encore et toujours…

(Em português: aqui.)

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Voilà qu’elle bouge, la petite plongeuse, la petite ballerine qui se déplace en pirouettes à travers mon ventre. Elle grandit et ses péripéties, depuis quelques semaines, sont devenues apparentes et indéniables. 

Au début ça ressemblait à des coliques, à des contractions ou même … à des gaz… Comment distinguer au milieu de tous les mouvements et bruits du corps ceux qui viennent du bébé? Et qui garantit que c’est bien lui? Même en entendant mille fois par jour toutes ces histoires sur la maman qui sait, la maman qui sent, l’instinct maternel qui n’a jamais tort… qui le sait vraiment, qui peut être certain? Personne. Et tant mieux, car ça serait horrible si c’était vraie cette histoire que quelqu’un peut savoir plus sur un autre que lui même. Un truc à la George Orwell. Oui, celui de 1984, devenu le médiocre reality show nommé Big Brother. Quelle tristesse ne pas pouvoir être opaque, ne pas avoir une vie privée, ne pas avoir droit au secret… Enfin… 

George Orwell - 1984
George Orwell – 1984

Alors, le bébé qui bouge dans le ventre, c’est un pari. Une série de nouvelles sensations et le pari que, parmi elles, le voici ton bébé. Joli, taquin, flottant au chaud et confortable dans le liquide amniotique comme tout bon plongeur sait faire. Quelle merveille. 

Et paradoxe des paradoxes de tous les paradoxes de cette vie: qu’est-ce qu’il peut être important ce pari. J’ai déjà mentionné le psychanalyste anglais D.W. Winnicott, sa délicatesse et sa précision dans ses écrits sur le rapport mère-bébé, sujet dont il a été l’un des pionniers. En plus de nous rendre service en défendant une mère qui soit suffisante, et pas pleinement bonne, en insistant sur le fait qu’une mère parfaite n’existe pas et ne rends pas service à son enfant, il a beaucoup écrit sur ce rapport un peu délirant et pourtant si nécessaire qui s’établit entre la mère et son enfant, surtout au début de sa vie. C’est une sorte de symbiose dans laquelle la mère suppose qu’elle sait, qu’elle comprend, qu’elle perçoit ce dont le bébé a besoin. Et dans cette certitude folle, une sorte de pari, elle devine son bébé, elle nomme ce qu’il vit, ce qu’il souhaite, ce dont il a besoin. Ainsi, elle garantit les soins de son bébé lequel, entre les paris corrects et incorrects qu’elle prend, finit par avoir ses besoins satisfaits et ses angoisses momentanément apaisées. En plus, elle lui offre un important apprentissage: les intensités qui le traversent ont un nom, un contour et une solution – quoique incomplète et provisoire – et elles peuvent être prises en charge au travers de ce qui est offert au  bébé, de la compagnie, de la protection et de l’amour. Alors, comme  le perspicace Winnicott l’a compris, cette devination de la mère est extrêmement importante au début de la vie du bébé, dans ce moment où ‘il a peu de recours pour communiquer ses besoins ainsi que pour survivre seul par ses propres moyens. 

Mais… pour que ça ne devienne pas un délire, un vrai Big Brother ou de la paranoïa instituée, l’astuce c’est que la mère devine mais, aussi, elle a tort. Elle sait et elle ne sait pas. Elle sait car elle doit supposer quelque chose et agir quand son bébé pleure. Mais elle ne sait pas trop, elle doute, s’interroge, elle se rend juste compte que parfois ça marche. Et, de ce fait, le bébé participe lui aussi, il n’est pas tout simplement l’objet des savoirs de sa mère. Il signalise ce qui fonctionne ou pas pour lui. Et voilà un rapport qui se créé. Et dans un rapport, il faut être deux. Ou trois, dirait un autre psychanalyste, le français Lacan. Mais ça c’est une autre histoire.

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Revenons au bébé qui bouge dans le ventre.

Parmi toute autre chose ayant pu donner origine à ces mouvements – et le corps devient expert à donner signe de vie pendant la grossesse, car tout bouge, tout est douloureux, tout se met en place, tout se déplace – quelques uns sont ses mouvements, de cette fille ballerine bébé dans le ventre. Et je le sais par pari et par réponse. Car les mouvements confus et indistincts du début deviennent plus clairs au cours de temps. Dans certaines positions du corps, dans certaines heures du jour, pendant certaines activités. Le ventre se déforme en formes impossibles dès qu’une musique sonne à l’extérieur et la petite donne un coup de tête, de fesses, de genoux à l’intérieur, comme quelqu’un qui s’approche du son pour mieux l’entendre. Intéressée par ce monde, la petite curieuse doit être en train de découvrir pas mal de choses. Et ça sera comme ça, une quantité immense de découvertes, tous les jours, pendant longtemps. Jusqu’à qu’elle grandisse et qu’elle pense avoir tout vu et tout compris. Mais ça c’est aussi une autre histoire, qui n’est pas pour ce moment. Car il n’y a rien de plus touchant que de voir un enfant découvrir chaque chose bête du quotidien pour la première fois. 

Alors, j’imagine de l’extérieur que, là-dedans, elle découvre des choses aussi, quelques une d’ici, d’autres de là. J’imagine, je devine, je suppose, je parie. Je pose ma main sur le ventre et la petite boule qui s’en détache vient se reposer sous ma main. Ou bien une petite pointe, un genou, un coude, une main, un pied… qui sait? Je parie, elle …, elle me répond. Voici une chose qui se fait à deux, car je ne peux pas le savoir toute seule pour elle. Ainsi, elle répond de cette manière. Et je ne suis plus que joie.

 

Tu vas perdre…

(versão em português aqui.)

… toutes tes nuits de sommeil, tes doux moments d’intimité passionnée, que tu obtenais juste quand tu les désirais, ta liberté même… et faire la fête avec tes potes, n’y pense plus, les voyages à l’autre bout du monde, tu vas les perdre aussi…
 
Tu vas perdre… Beaucoup…
 
Tu es tombée enceinte, tu vas avoir un bébé et… tu vas perdre. Tu commences même déjà à perdre. C’est ce que disent les vautours autour de toi, parfois déguisés en membres attentionnés de ta propre famille, ce que disent des amis, des connaissances ou même des inconnus de bonne volonté, toujours avec un sourire aux lèvres, qui tout en te félicitant pour ta grossesse, te disent que tu vas perdre…. Ta vie va complètement changer…
 
Cela m’intrigue à chaque fois. Est-ce une totale absence de bon sens qui pousse à ce genre de commentaires ou juste un petit goût de vengeance déplacée à l’encontre de cette personne, cette femme au gros ventre qui va bientôt découvrir la “vraie vie”. La vie, oui, celle où les gens perdent quelque chose… Bienvenue au club, très chère amie ! Sous-entendu : voici encore une autre pour partager la frustration que génère cette vie. Comme les gens disent au Brésil: “dégage, macumba!”, macumba étant une espèce de rituel vaudou.
 
Dégage avec ton amertume déguisée en sympathie. Dégage avec ton amertume que tu appelles «mon expérience». Car je n’ai pas besoin de ça. En ce moment, ce dont j’ai besoin c’est de prendre soin de ma vie, de notre vie ; de garantir tout le bien être et le confort pour la petite qui est dans mon ventre. Bientôt, j’aurai besoin d’autres choses. Mais je laisse pour bientôt ce qui n’aura lieu que bientôt. Rien de ça ne te concerne. Et rien de ça ne peut être soumis à ton verdict “tu vas perdre”. Une grossesse n’a pas forcément à voir avec ta logique des pertes et des gains, tu sais ?
 
C’est curieux : pour quoi est-ce que, à chaque fois que quelqu’un tombe enceinte, autant de monde jouit de te dire tout ce que tu vas perdre avec la maternité? Est-ce que c’est vraiment pour te préparer à ces difficultés ? Et, finalement, à quel niveau est-ce difficile ?
 
Je préfère rester en compagnie de mon cher Freud – oui, lui, le fameux Sigmund –  qui, il y a au moins cent ans, a indigné les gens et les mentalités de son époque par le constat de ce que le plus souvent, notre souffrance est précisément liée à la difficulté que nous avons de perdre quoi que ce soit. Nous, les névrosés ordinaires, ceux qui se croisent chaque jour dans les rues, nous passons nos vies à faire la comptabilité de notre existence de la façon la plus mesquine possible. Pour perdre le minimum. Pour ne rien perdre. Perdre nous parait une horreur. Ainsi, chaque choix qui demande une perte génère une peur presque panique ; la seule issue, travailler à tout rompre, se prendre la tête, travailler du chapeau… et essayer de trouver une issue qui nous fasse perdre le moins possible… voire, ne rien perdre… Sauf que ne rien perdre c’est tout perdre.
 
Il y a des gens qui restent collés à ce qu’ils perdent. Ils gardent toujours un oeil sur ce centime en moins. Comme si choisir n’était pas synonyme de renoncer, de perdre quelque chose pour gagner autre chose. Quel choix ne comprend pas une perte ? Quel choix ne comprend pas un renoncement ? Quel choix n’est pas un pari dans la possibilité que “x” existe quand “y” disparait ?

Et il y en a d’autres qui restent dans une situation encore plus emprisonnée, croyant qu’ils ont réinventé le mouvement perpétuel et qui se disent que s’ils ne choisissent rien, ils ne perdront rien. Et ainsi ils traversent la vie, de façon obsessionnelle, dans cette sorte de paralysie, dans une absence de choix, croyant que sans prendre position ils éviteront tout renoncement. Et sans se rendre compte que en n’ayant rien choisi, ils auront tout simplement tout perdu. Et qu’ils sont restés alors sans rien. Ce sont des temps étranges ceux au cours desquels l’immobilité semble une bonne option pour ne pas choisir. Ce sont des lieux étranges ceux où la tricherie semble une stratégie efficace pour tout avoir.
 
Et devant cette femme enceinte … Il est toujours possible que cette personne (inopportune) curieuse qui s’approche d’une femme enceinte en lui disant tout ce qu’elle va perdre, ne soit pas guidée par un simple manque de bon sens ni par sa mauvaise foi. Peut être avoue-t-elle simplement qu’elle est une mauvaise perdante… Juste une façon appauvrie de regarder la vie, en donnant la priorité à ce qui se perd au lieu de ce qui se gagne. Juste une façon triste de privilégier ce qu’on n’a pas plutôt que de penser à ce qu’on peut construire. C’est une pauvreté d’esprit qui ne permet même pas à la personne de se rendre compte de ce qu’elle a gagné avec ses choix, et donc à mille lieux de pouvoir imaginer dans les choix des autres des aspects positifs quels qu’ils soient. La plupart des gens préfèrent malheureusement camper sur ce qui leur manque.
 
Attention, je ne suis pas en train de proposer un regard rose où la grossesse et la maternité ne seraient que comme dans une publicité pour du beurre allégé qu’on étalerait sur sa tartine chaque matin de la petite enfance jusqu’à l’âge des cheveux blancs. Je suis encore moins en train de dire qu’on ne devait pas parler de ce qui est difficile, dur, inquiétant dans ces expériences. Non, c’est bien le contraire. Je suis en train de dire que prendre en considération un choix pour la maternité avec TOUT ce que ça implique inclut déjà le “bon” et le “mauvais”, ce qu’on “gagne” et ce qu’on “perd”. Personne n’a besoin de nous prévenir à propos de ce qu’on sait déjà (pourvu qu’on le sache, bien entendu)… que la maternité, comme tout ce qui fait partie de la vie, génère des pertes et des gains. Car il s’agit d’un choix et, comme tout choix, sa limite est donnée par l’acte même de choisir. Et encore, tout ça est tellement relatif…
 
Qui sait ce qui est bien ou mauvais pour l’autre? Qui sait ce qui est un gain ou une perte pour l’autre ? Je peux croire que c’est un renoncement horrible de ne plus sortir en soirée avec les potes, mais … et par hasard si la femme au gros ventre d’à côté déteste sortir en soirée ? Alors, cette histoire de « tu vas perdre » commence davantage comme la conséquence d’un point de vue imprégné des valeurs et des préjugés de chacun ; et ceux qui parlent semblent oublier que leur point de vue ne sera peut être pas basé sur les valeurs de l’autre. C’est un manque de respect de penser que ce que je pense que tu vas perdre est ce que tu vas vraiment perdre et que, en plus, il s’agit d’une grande catastrophe pour toi telle que celle que cette perte aurait été pour moi. Les gens aiment parler comme si elles prêchaient, comme si le monde n’était que le reflet de ce qu’ils sont et comme s’ils savaient ce que tu gagnes et ce que tu perds … quand tu décides d’avoir des enfants.

Ces gens semblent ne pas prendre en considération que celle qui a fait ce choix, d’une façon ou d’autre, et dans la mesure où elle a été capable de choisir, prends déjà en compte ces renoncements. Ainsi qu’elle a pris en compte le choix de vivre quelque chose qu’elle juge important. À moins qu’elle ait choisi la maternité en pensant que ça sera possible de ne rien perdre et qu’elle croit à cet idéal de femme moderne qui peut « tout être » et tout « bien » être. Mais ça c’est déjà une autre histoire. Ou bien l’autre côté de la même, de cette histoire de celui qui aime parler de tout ce que tu vas perdre dès qu’il découvre que tu es enceinte.

Nous voici face à un sujet fixé dans la perte qui est incapable d’accepter de perdre quoi que ce soit. Ou bien à un autre fixé dans l’illusion de plénitude, l’idée que ça va être possible de tomber enceinte, d’avoir des enfants et de ne renoncer à rien. Mais c’est la même chose et pour l’un et pour l’autre : une peur panique de perdre qui te laisse soit figé devant le manque, à comptabiliser les centimes de l’existence et à te plaindre de devoir payer la note, soit dans un état de déni, croyant que tu pourras t’échapper, que tu seras l’exception à la règle.
 
Tu perds, je ne fais que gagner… Est-ce qu’avoir des enfants s’inscrit vraiment dans ce calcul d’une pauvre vie ? Quel est le sens de mettre quelqu’un au monde en portant davantage le poids d’une perte, d’avoir obligé sa mère de renoncer, de se sacrifier pour lui ? Quel est le sens d’imaginer que c’est lui qui te complète, te rends pleinement capable de tout, qu’il est celui qui t’as tout donné ou qu’il doit encore tout te donner ? Au nom de tes pertes, il va devoir te compenser ? Il va devoir te donner ce que tu as perdu et il va payer pour tes renoncements ?
 
Je ne sais pas très bien, mais je crois que dans cette logique comptable de regarder la maternité seulement au travers des pertes et des gains, ce n’est que toi qui sort détruite par les vautours autour de toi qui te font croire que tu perds beaucoup et que perdre c’est mauvais. C’est même lui, ton enfant, qui, sans pouvoir se défendre, sort perdant même avant de sortir de ton ventre… Une dette qu’il aurait contractée avec toi du simple fait d’exister… Un devoir qu’il aurait de compenser pour tous ces renoncements que tu as dû t’imposer.
 
Oh-là-là, quel piège! Est-ce qu’on veut vraiment vivre dans cette logique?
 
Moi, non.

Dans la douleur

(Versão em português deste post aqui. Obrigada ao meu amor pela primeira versão francesa de um texto deste blog. Merci à mon amour pour la première version française d’un texte sur ce blog).

Toi, dit-il à la femme, « tu enfanteras dans  la douleur… »

L’autre jour, alors que je recevais des amis, j’évoque avec eux mon souhait d’un accouchement naturel ce qui, en France, n’est pas heureusement synonyme d’accouchement par voie basse – celui-ci tout à fait normal –  et ce qui cause un étonnement profond avec  la mentalité “césarienne” que nous avons au Brésil. Il s’agit plutôt de ce qu’on nomme nous brésiliens l’accouchement humanisé, un accouchement par voie basse qui ne donne pas lieu à un certain nombre d’interventions médicales, celles-ci n’étant pas toujours indispensables. Il s’agit d’autoriser la mère à accueillir  son bébé dans les conditions qu’elle souhaite, tout en garantissant leur sécurité à tous deux.

C’est dans ce contexte qu’une copine balance, non sans avoir précisé que son idéal d’accouchement serait d’être totalement anesthésiée, de dormir et de ne se réveiller qu’au moment où le bébé aura été enlevé de son ventre, que cette option pour un accouchement naturel serait un choix catholique…  accoucher dans le sang et la  douleur, comme le dit la Bible, et qui serait un choix complètement idéologique. Ma copine est féministe. Et intelligente. Il m’a fallu y réfléchir.

Et je me suis rendu compte que je ne suis pas du tout d’accord avec ce qu’elle avait dit…

D’abord parce que n’importe quel choix sur n’importe quel sujet dans nos vies est idéologique, c’est-à-dire, a pour essence nos propres choix théoriques, qu’on le sache ou non. Ce n’est pas un argument que d’affirmer qu’un choix est idéologique. Ce n’est qu’un constat de l’une des conditions de la pensée humaine. Alors, la question pourrait être quelle idéologie se cache derrière l’un ou l’autre choix d’accouchement? Qu’est-ce qu’on soutient ou qu’on défend quand on choisit l’une ou l’autre?

Accoucher dans le sang et la douleur a été la condamnation de Dieu à Eve après qu’elle ait mangé le fruit interdit et qu’elle ait été expulsée du paradis. Mais pour quoi est-ce une condamnation? Je ne suis pas un expert des sujets religieux, je n’ai pas lu toute la Bible et je ne peux pas parler de la place du savant sur ce thème-là. Ce qui peut être bien, car cela me permet tout simplement de poser des questions essentielles et d’avancer sans préjugé dans la réflexion qui en découle, ce que j’ai fait depuis le commentaire surprenant de cette copine.

Si on part d’une position de défense du point de vue féministe du droit à ne pas accoucher dans le sang et la douleur et, ainsi, de ne pas succomber à l’héritage machiste catholique qui impose aux femmes cette souffrance je trouve son argument particulièrement équivoque : la Bible à été écrite par qui? Par des hommes. Même Dieu, son “auteur”, est décrit au masculin, l’héritier et le témoin des siècles et des siècles du patriarcat qui a établi l’homme dans la place de la raison et la femme dans une place mineure, secondaire, incapable, destinée aux travaux domestiques et aux soins des enfants. La Bible prolonge seulement une mentalité qui était celle des grecs anciens, puis transmise par les romains, de l’homme comme citoyen, le centre de la ville, le seigneur de la pensée. Alors, ma question, même en sachant que l’Ancien Testament n’a pas été établi par les disciples de Jésus, mais bien avant: a quoi ça sert qu’un livre pareil place la femme comme pêcheuse et la condamne à accoucher dans le sang et la douleur  ?

Sinon, il y avait des hommes et des femmes avant ça, non? Et bien, peut être que pour les catholiques non, les hommes et les femmes ayant surgit avec Adam et Eve. Mais avant le surgissement de la Bible comme livre sacré du catholicisme qui dit que les hommes et les femmes ont surgit d’Adam et d’Eve et qui donne l’option aux gens de croire dans cette version de l’histoire en tant que mythe de leurs origines, il y avait déjà des hommes et des femmes dans ce monde, non? Qui ne croyaient pas ou ne savaient rien sur cette “vérité” qui est Adam et Eve. Et qui ne savaient pas que la façon dont ils vivaient, en dépendant de leur travail et en se reproduisant et en accouchant dans le sang et la douleur étaient les conséquences du péché originel. Nous pouvons penser qu’ils n’étaient que des êtres ignorants de la vérité qui les rendaient ce qu’ils sont. Ou nous pouvons penser que cette vérité est tout simplement une version des choses qui dit plus à propos d’elle même et des raisons pour lesquelles elle a été construite de cette manière qu’à propos de la vérité des choses telles qu’elle l’est réellement.

Comment est-ce que les femmes avant la Bible accouchaient? Probablement, pour l’essentiel, de la même façon dont nous le faisons aujourd’hui. Alors, ce n’est certes pas la Bible qui a inventé l’accouchement dans le sang et la douleur, il existait sans aucun doute déjà bien avant. Elle a juste insisté sur le fait qu’il serait la conséquence d’une faute, qu’il serait une condamnation. C’est-à-dire qu’ont été associés les douleurs de l’enfantement  à une punition. Voici le problème.

En quoi quelqu’un est-il donc intéressé d’associer l’accouchement dans la douleur et une condamnation d’une faute ? Si nous continuons sur un argument radicalement féministe, est-ce qu’on ne pourrait pas considérer que ça n’intéresse qu’aux hommes – les mêmes qui ont institué le patriarcat dans ce monde – qu’un acte exclusivement féminin, sur lequel la femme a tout pouvoir sur son corps ainsi que sur une vie autre que la sienne – de considérer que cette acte est nimbée d’une faute originel.  Cette femme a le pouvoir, il fait peur à l’homme, elle peut donner origine à un autre être,  et il a fallu aux hommes créer un Dieu homme pour égaler ce pouvoir de création. Il est tout bonnement incroyable que cet acte exclusivement féminin ait été associé à une  punition et, ainsi, destitué? Déqualifié ? Rendu impur, réduit dans sa beauté, dénaturé ? Voici une idée qui m’a frappé. Et qui ne m’a pas semblé absurde si, suivant cette ligne plus radicale et quasi paranoïaque, nous constatons que, des milliers d’années plus tard, l’option retenue par les femmes dans leur capacité de procréation a été, particulièrement au Brésil, qu’elles abandonnent complètement tout le pouvoir sur leur corps, devenant des objets qui, reprenons les mots de ma copine, sont endormis, confient leur corps qui est alors manipulé par d’autres, et ont leurs bébés extraits de leurs chairs et rendus à elles quand, comme des belles au bois dormant, elles se réveillent d’un sommeil enchanté avec leurs petits dans leurs bras, sans aucune chance de vivre ce moment si spéciale de leur existence.

Ah, d’accord. Être un objet, être le corps objet des décisions des autres en ce qui concerne la vie de ton enfant est l’option féministe à un accouchement douloureux qui est condamné ? Ne pas être sujet, ne pas être présent au moment où nous donnons la vie, est-ce faire valoir ton droit d’être femme, d’être indépendante, d’être autonome et de ne pas participer ? OK, le féminisme nous a porté et nous porte des conquêtes incontestables et doit être soutenu pendant qu’il aura dans ce monde quelqu’un qui agisse de façon violente contre quelqu’un d’autre du simple fait que ça soit une femme. Il a aussi défendu nos droits sur nos corps, sur la contraception, sur l’option de ne pas avoir des enfants face à l’obligation de les avoir, sur l’option d’interrompre une grossesse et autant d’autres choses. Le féminisme a même défendu le droit de notre aliénation dans un ensemble d’actes médicaux afin de ne pas participer au moment de l’accouchement de nos enfants. OK, peut être que pour certaines femmes ça peut être une option. Et je soutien le droit qu’elles ont acquis de le choisir.

Mais, juste une question: ce choix qui se révèle tout aussi idéologique que le mien pour un accouchement naturel, au service de quelle idéologie est-il, ma chère ?

Au nom de notre “droit” de ne pas avoir de douleur, de ne pas voir du sang et des mucosités sur le front de notre enfant, de ne pas voir la souffrance qui peut accompagner cette étape de la vie, il me semble que nous nous sommes jetés dans une course folle pour extirper ces expériences de notre condition humaine. Comme si c’était possible une vie sans douleur, sans sang, sans souffrance. Et comme si ces choses étaient mauvaises, une punition, un calvaire par lequel nous devrions passer afin de payer les pêchés de je ne sais pas qui ni pourquoi. Les gens semblent avoir plus peur de la douleur que ce qu’elle peut blesser vraiment… Et au nom de cette peur, elles jettent de leur vie plusieurs expériences qui sont tout sauf une punition ou une condamnation.

Pouvoir accoucher d’un enfant et de vivre jusqu’à la douleur de ce moment unique et vivre lucide bien d’autres choses dont je ne peux pas encore imaginer me semble être un privilège, une conséquence cohérente pour quelqu’un qui choisit que, dans sa vie, il y a de la place pour le projet de donner vie à quelqu’un. La vie, où la douleur et le sang existent aussi. Ainsi que le rire, la joie et tout un univers de découvertes. Une vie qui n’échappe pas au « ce qui semble mauvais » en essayant de ne rester qu’avec le « ce qui semble bon », comme si sentir était dangereux, comme si souffrir était une menace, comme si les douleurs de la vie n’apprenaient et ne formaient pas autant que ses plaisirs…

Je veux accoucher de ma fille. Je ne veux pas que d’autres le fassent à ma place.