Bouger, bouger encore et toujours…

(Em português: aqui.)

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Voilà qu’elle bouge, la petite plongeuse, la petite ballerine qui se déplace en pirouettes à travers mon ventre. Elle grandit et ses péripéties, depuis quelques semaines, sont devenues apparentes et indéniables. 

Au début ça ressemblait à des coliques, à des contractions ou même … à des gaz… Comment distinguer au milieu de tous les mouvements et bruits du corps ceux qui viennent du bébé? Et qui garantit que c’est bien lui? Même en entendant mille fois par jour toutes ces histoires sur la maman qui sait, la maman qui sent, l’instinct maternel qui n’a jamais tort… qui le sait vraiment, qui peut être certain? Personne. Et tant mieux, car ça serait horrible si c’était vraie cette histoire que quelqu’un peut savoir plus sur un autre que lui même. Un truc à la George Orwell. Oui, celui de 1984, devenu le médiocre reality show nommé Big Brother. Quelle tristesse ne pas pouvoir être opaque, ne pas avoir une vie privée, ne pas avoir droit au secret… Enfin… 

George Orwell - 1984
George Orwell – 1984

Alors, le bébé qui bouge dans le ventre, c’est un pari. Une série de nouvelles sensations et le pari que, parmi elles, le voici ton bébé. Joli, taquin, flottant au chaud et confortable dans le liquide amniotique comme tout bon plongeur sait faire. Quelle merveille. 

Et paradoxe des paradoxes de tous les paradoxes de cette vie: qu’est-ce qu’il peut être important ce pari. J’ai déjà mentionné le psychanalyste anglais D.W. Winnicott, sa délicatesse et sa précision dans ses écrits sur le rapport mère-bébé, sujet dont il a été l’un des pionniers. En plus de nous rendre service en défendant une mère qui soit suffisante, et pas pleinement bonne, en insistant sur le fait qu’une mère parfaite n’existe pas et ne rends pas service à son enfant, il a beaucoup écrit sur ce rapport un peu délirant et pourtant si nécessaire qui s’établit entre la mère et son enfant, surtout au début de sa vie. C’est une sorte de symbiose dans laquelle la mère suppose qu’elle sait, qu’elle comprend, qu’elle perçoit ce dont le bébé a besoin. Et dans cette certitude folle, une sorte de pari, elle devine son bébé, elle nomme ce qu’il vit, ce qu’il souhaite, ce dont il a besoin. Ainsi, elle garantit les soins de son bébé lequel, entre les paris corrects et incorrects qu’elle prend, finit par avoir ses besoins satisfaits et ses angoisses momentanément apaisées. En plus, elle lui offre un important apprentissage: les intensités qui le traversent ont un nom, un contour et une solution – quoique incomplète et provisoire – et elles peuvent être prises en charge au travers de ce qui est offert au  bébé, de la compagnie, de la protection et de l’amour. Alors, comme  le perspicace Winnicott l’a compris, cette devination de la mère est extrêmement importante au début de la vie du bébé, dans ce moment où ‘il a peu de recours pour communiquer ses besoins ainsi que pour survivre seul par ses propres moyens. 

Mais… pour que ça ne devienne pas un délire, un vrai Big Brother ou de la paranoïa instituée, l’astuce c’est que la mère devine mais, aussi, elle a tort. Elle sait et elle ne sait pas. Elle sait car elle doit supposer quelque chose et agir quand son bébé pleure. Mais elle ne sait pas trop, elle doute, s’interroge, elle se rend juste compte que parfois ça marche. Et, de ce fait, le bébé participe lui aussi, il n’est pas tout simplement l’objet des savoirs de sa mère. Il signalise ce qui fonctionne ou pas pour lui. Et voilà un rapport qui se créé. Et dans un rapport, il faut être deux. Ou trois, dirait un autre psychanalyste, le français Lacan. Mais ça c’est une autre histoire.

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Revenons au bébé qui bouge dans le ventre.

Parmi toute autre chose ayant pu donner origine à ces mouvements – et le corps devient expert à donner signe de vie pendant la grossesse, car tout bouge, tout est douloureux, tout se met en place, tout se déplace – quelques uns sont ses mouvements, de cette fille ballerine bébé dans le ventre. Et je le sais par pari et par réponse. Car les mouvements confus et indistincts du début deviennent plus clairs au cours de temps. Dans certaines positions du corps, dans certaines heures du jour, pendant certaines activités. Le ventre se déforme en formes impossibles dès qu’une musique sonne à l’extérieur et la petite donne un coup de tête, de fesses, de genoux à l’intérieur, comme quelqu’un qui s’approche du son pour mieux l’entendre. Intéressée par ce monde, la petite curieuse doit être en train de découvrir pas mal de choses. Et ça sera comme ça, une quantité immense de découvertes, tous les jours, pendant longtemps. Jusqu’à qu’elle grandisse et qu’elle pense avoir tout vu et tout compris. Mais ça c’est aussi une autre histoire, qui n’est pas pour ce moment. Car il n’y a rien de plus touchant que de voir un enfant découvrir chaque chose bête du quotidien pour la première fois. 

Alors, j’imagine de l’extérieur que, là-dedans, elle découvre des choses aussi, quelques une d’ici, d’autres de là. J’imagine, je devine, je suppose, je parie. Je pose ma main sur le ventre et la petite boule qui s’en détache vient se reposer sous ma main. Ou bien une petite pointe, un genou, un coude, une main, un pied… qui sait? Je parie, elle …, elle me répond. Voici une chose qui se fait à deux, car je ne peux pas le savoir toute seule pour elle. Ainsi, elle répond de cette manière. Et je ne suis plus que joie.

 

Tu vas perdre…

(versão em português aqui.)

… toutes tes nuits de sommeil, tes doux moments d’intimité passionnée, que tu obtenais juste quand tu les désirais, ta liberté même… et faire la fête avec tes potes, n’y pense plus, les voyages à l’autre bout du monde, tu vas les perdre aussi…
 
Tu vas perdre… Beaucoup…
 
Tu es tombée enceinte, tu vas avoir un bébé et… tu vas perdre. Tu commences même déjà à perdre. C’est ce que disent les vautours autour de toi, parfois déguisés en membres attentionnés de ta propre famille, ce que disent des amis, des connaissances ou même des inconnus de bonne volonté, toujours avec un sourire aux lèvres, qui tout en te félicitant pour ta grossesse, te disent que tu vas perdre…. Ta vie va complètement changer…
 
Cela m’intrigue à chaque fois. Est-ce une totale absence de bon sens qui pousse à ce genre de commentaires ou juste un petit goût de vengeance déplacée à l’encontre de cette personne, cette femme au gros ventre qui va bientôt découvrir la “vraie vie”. La vie, oui, celle où les gens perdent quelque chose… Bienvenue au club, très chère amie ! Sous-entendu : voici encore une autre pour partager la frustration que génère cette vie. Comme les gens disent au Brésil: “dégage, macumba!”, macumba étant une espèce de rituel vaudou.
 
Dégage avec ton amertume déguisée en sympathie. Dégage avec ton amertume que tu appelles «mon expérience». Car je n’ai pas besoin de ça. En ce moment, ce dont j’ai besoin c’est de prendre soin de ma vie, de notre vie ; de garantir tout le bien être et le confort pour la petite qui est dans mon ventre. Bientôt, j’aurai besoin d’autres choses. Mais je laisse pour bientôt ce qui n’aura lieu que bientôt. Rien de ça ne te concerne. Et rien de ça ne peut être soumis à ton verdict “tu vas perdre”. Une grossesse n’a pas forcément à voir avec ta logique des pertes et des gains, tu sais ?
 
C’est curieux : pour quoi est-ce que, à chaque fois que quelqu’un tombe enceinte, autant de monde jouit de te dire tout ce que tu vas perdre avec la maternité? Est-ce que c’est vraiment pour te préparer à ces difficultés ? Et, finalement, à quel niveau est-ce difficile ?
 
Je préfère rester en compagnie de mon cher Freud – oui, lui, le fameux Sigmund –  qui, il y a au moins cent ans, a indigné les gens et les mentalités de son époque par le constat de ce que le plus souvent, notre souffrance est précisément liée à la difficulté que nous avons de perdre quoi que ce soit. Nous, les névrosés ordinaires, ceux qui se croisent chaque jour dans les rues, nous passons nos vies à faire la comptabilité de notre existence de la façon la plus mesquine possible. Pour perdre le minimum. Pour ne rien perdre. Perdre nous parait une horreur. Ainsi, chaque choix qui demande une perte génère une peur presque panique ; la seule issue, travailler à tout rompre, se prendre la tête, travailler du chapeau… et essayer de trouver une issue qui nous fasse perdre le moins possible… voire, ne rien perdre… Sauf que ne rien perdre c’est tout perdre.
 
Il y a des gens qui restent collés à ce qu’ils perdent. Ils gardent toujours un oeil sur ce centime en moins. Comme si choisir n’était pas synonyme de renoncer, de perdre quelque chose pour gagner autre chose. Quel choix ne comprend pas une perte ? Quel choix ne comprend pas un renoncement ? Quel choix n’est pas un pari dans la possibilité que “x” existe quand “y” disparait ?

Et il y en a d’autres qui restent dans une situation encore plus emprisonnée, croyant qu’ils ont réinventé le mouvement perpétuel et qui se disent que s’ils ne choisissent rien, ils ne perdront rien. Et ainsi ils traversent la vie, de façon obsessionnelle, dans cette sorte de paralysie, dans une absence de choix, croyant que sans prendre position ils éviteront tout renoncement. Et sans se rendre compte que en n’ayant rien choisi, ils auront tout simplement tout perdu. Et qu’ils sont restés alors sans rien. Ce sont des temps étranges ceux au cours desquels l’immobilité semble une bonne option pour ne pas choisir. Ce sont des lieux étranges ceux où la tricherie semble une stratégie efficace pour tout avoir.
 
Et devant cette femme enceinte … Il est toujours possible que cette personne (inopportune) curieuse qui s’approche d’une femme enceinte en lui disant tout ce qu’elle va perdre, ne soit pas guidée par un simple manque de bon sens ni par sa mauvaise foi. Peut être avoue-t-elle simplement qu’elle est une mauvaise perdante… Juste une façon appauvrie de regarder la vie, en donnant la priorité à ce qui se perd au lieu de ce qui se gagne. Juste une façon triste de privilégier ce qu’on n’a pas plutôt que de penser à ce qu’on peut construire. C’est une pauvreté d’esprit qui ne permet même pas à la personne de se rendre compte de ce qu’elle a gagné avec ses choix, et donc à mille lieux de pouvoir imaginer dans les choix des autres des aspects positifs quels qu’ils soient. La plupart des gens préfèrent malheureusement camper sur ce qui leur manque.
 
Attention, je ne suis pas en train de proposer un regard rose où la grossesse et la maternité ne seraient que comme dans une publicité pour du beurre allégé qu’on étalerait sur sa tartine chaque matin de la petite enfance jusqu’à l’âge des cheveux blancs. Je suis encore moins en train de dire qu’on ne devait pas parler de ce qui est difficile, dur, inquiétant dans ces expériences. Non, c’est bien le contraire. Je suis en train de dire que prendre en considération un choix pour la maternité avec TOUT ce que ça implique inclut déjà le “bon” et le “mauvais”, ce qu’on “gagne” et ce qu’on “perd”. Personne n’a besoin de nous prévenir à propos de ce qu’on sait déjà (pourvu qu’on le sache, bien entendu)… que la maternité, comme tout ce qui fait partie de la vie, génère des pertes et des gains. Car il s’agit d’un choix et, comme tout choix, sa limite est donnée par l’acte même de choisir. Et encore, tout ça est tellement relatif…
 
Qui sait ce qui est bien ou mauvais pour l’autre? Qui sait ce qui est un gain ou une perte pour l’autre ? Je peux croire que c’est un renoncement horrible de ne plus sortir en soirée avec les potes, mais … et par hasard si la femme au gros ventre d’à côté déteste sortir en soirée ? Alors, cette histoire de « tu vas perdre » commence davantage comme la conséquence d’un point de vue imprégné des valeurs et des préjugés de chacun ; et ceux qui parlent semblent oublier que leur point de vue ne sera peut être pas basé sur les valeurs de l’autre. C’est un manque de respect de penser que ce que je pense que tu vas perdre est ce que tu vas vraiment perdre et que, en plus, il s’agit d’une grande catastrophe pour toi telle que celle que cette perte aurait été pour moi. Les gens aiment parler comme si elles prêchaient, comme si le monde n’était que le reflet de ce qu’ils sont et comme s’ils savaient ce que tu gagnes et ce que tu perds … quand tu décides d’avoir des enfants.

Ces gens semblent ne pas prendre en considération que celle qui a fait ce choix, d’une façon ou d’autre, et dans la mesure où elle a été capable de choisir, prends déjà en compte ces renoncements. Ainsi qu’elle a pris en compte le choix de vivre quelque chose qu’elle juge important. À moins qu’elle ait choisi la maternité en pensant que ça sera possible de ne rien perdre et qu’elle croit à cet idéal de femme moderne qui peut « tout être » et tout « bien » être. Mais ça c’est déjà une autre histoire. Ou bien l’autre côté de la même, de cette histoire de celui qui aime parler de tout ce que tu vas perdre dès qu’il découvre que tu es enceinte.

Nous voici face à un sujet fixé dans la perte qui est incapable d’accepter de perdre quoi que ce soit. Ou bien à un autre fixé dans l’illusion de plénitude, l’idée que ça va être possible de tomber enceinte, d’avoir des enfants et de ne renoncer à rien. Mais c’est la même chose et pour l’un et pour l’autre : une peur panique de perdre qui te laisse soit figé devant le manque, à comptabiliser les centimes de l’existence et à te plaindre de devoir payer la note, soit dans un état de déni, croyant que tu pourras t’échapper, que tu seras l’exception à la règle.
 
Tu perds, je ne fais que gagner… Est-ce qu’avoir des enfants s’inscrit vraiment dans ce calcul d’une pauvre vie ? Quel est le sens de mettre quelqu’un au monde en portant davantage le poids d’une perte, d’avoir obligé sa mère de renoncer, de se sacrifier pour lui ? Quel est le sens d’imaginer que c’est lui qui te complète, te rends pleinement capable de tout, qu’il est celui qui t’as tout donné ou qu’il doit encore tout te donner ? Au nom de tes pertes, il va devoir te compenser ? Il va devoir te donner ce que tu as perdu et il va payer pour tes renoncements ?
 
Je ne sais pas très bien, mais je crois que dans cette logique comptable de regarder la maternité seulement au travers des pertes et des gains, ce n’est que toi qui sort détruite par les vautours autour de toi qui te font croire que tu perds beaucoup et que perdre c’est mauvais. C’est même lui, ton enfant, qui, sans pouvoir se défendre, sort perdant même avant de sortir de ton ventre… Une dette qu’il aurait contractée avec toi du simple fait d’exister… Un devoir qu’il aurait de compenser pour tous ces renoncements que tu as dû t’imposer.
 
Oh-là-là, quel piège! Est-ce qu’on veut vraiment vivre dans cette logique?
 
Moi, non.